Robert THOMAS

 

«HUIT FEMMES»

Comédie policière en trois actes

 

PERSONNAGES

 

LA FAMILLE

 

GABY, la mère. Une belle femme de 45 ans, élégante, racée, la parfaite bourgeoise. Aime beaucoup son confort, un peu ses filles… et très peu: son mari…

SUZON, sa fille aînée, 20 ans, jolie, fraîche, charmante. Fait ses études en Angleterre, ce qui fait très chic…

CATHERINE, sa fille cadette, 17 ans, espiègle, très « nouvelle vague », adore les romans policiers qu’elle lit la nuit… Le clown de la famille ! A ne pas présenter aux relations mondaines !

MAMY, la grand-mère, provinciale dépassée par les événements, songe à ses rentes, à son confort, s’est fait héberger dans la maison, adore sa famille (Dit-elle !)

AUGUSTINE, sœur de Gaby, physique acide. Se plaint de tout, toujours à tout le monde. A cherché en vain un mari qu’elle n’a pas trouvé. Elle fait payer cet échec à sa famille. Passe les fêtes de Noël avec plaisir, car elle est gourmande.

 

LA DOMESTICITÉ

 

Madame CHANEL, charmante dame de 50 ans. Elle a élevé les enfants. Fait presque partie de la famille. Doit savoir pas mal de petits secrets qu’elle ne dira jamais. Une brave femme… (Sans doute ?)

LOUISE, la nouvelle femme de chambre, 25 ans, belle fille, assez insolente et perverse… Ne se laisse pas monter sur les pieds… De la dynamite.

 

EL… CELLE QU’ON N’ATTENDAIT PAS…

 

PIERRETTE, une belle femme de 35 ans. De la croupe, de la mâchoire, du réflexe. « Ancienne danseuse nue », disent ces dames… «Pure comme un lys et victime des hommes», dit Madame Chanel.

 

DECOR UNIQUE

 

Le salon-bibliothèque dans une belle, élégante et charmante demeure provinciale. On doit sentir un certain, bon goût (un peu provincial peut-être), mais riche…

Grand canapé devant le feu de bois d’une belle cheminée. Une bergère de repos, des tables, des fauteuils, un bureau, des tableaux de famille, une grande bibliothèque…

Au fond, une très large baie nous découvre une terrasse et la campagne. C’est l’hiver. Les arbres du grand parc sont couverts de neige. Au centre de la baie, une porte avec des vitraux de couleurs, C’est la porte d’entrée principale.

Face à cette porte, après un petit espace qui représente un « hall », un escalier monte aux chambres du premier étagje. Cet escalier en beau bois, ciré large et confortable occupe tout le fond de la scène, car il fait un coude vers nous, puis il arrive à un couloir. Une porte est disposée face à nous, à mi-hauteur. (C’est la porte du père.)

On peut sortir de cette pièce et aller dans les différentes parties de la maison par trois issues (qui sont de belles portes avec tentures) : A gauche vers la salle à manger ; au fond vers un fumoir ; enfin à droite, vers l’office.

ACTE PREMIER

Matinée d’hiver, un rayon de soleil un peu pâle fait jouer les vitraux. Atmosphère chaude et provinciale. Le feu pétille. Une pendule sonne dix coups, quelque part dans la maison.

On voit la grand-mère se glisser dans le salon et atteindre la bibliothèque. Elle se déplace dans un fauteuil à roulettes… (Note de l’auteur : ce fauteuil est facultatif). Elle regarde à gauche et à droite, puis fait jouer un déclic dans les livres, déclenchant la porte d’une cachette. Mais elle entend du bruit, elle referme tout et se sauve. Madame Chanel descend l’escalier, écoute à la porte du père.

Soudain, on entend à l’extérieur un klaxon de voiture. Madame Chanel descend et court à la baie en s’essuyant les mains à son tablier.

Scène I

Madame Chanel, Louise

 

Madame CHANEL, folle de joie. La voilà ! La voilà ! Elle fait de grands signes vers le parc, puis revient crier au bas de l’escalier. Voilà Suzanne qui arrive ! Voilà Suzon ! Le mauvais temps n’a pas retardé le train !

 

En haut des marches apparaît Louise, la bonne, un plateau à la main.

 

Voilà, Mademoiselle !

LOUISE. Oui ! Oui ! J’ai entendu !

Madame CHANEL. Ah ! si vous saviez comme ça me fait plaisir de retrouver ma Suzon… Cest moi qui l’ai élevée… Il y a dix ans, nous étions deux amies inséparables…

LOUISE. Je sais…

Madame CHANEL. Mais les années vous poussent et voilà que ma Suzon a dépassé vingt ans ! Depuis qu’elle est partie dans ce collège anglais, je ne la vois plus que deux fois l’an. Quel beau Noël nous allons avoir !

LOUISE, sans conviction. ui… Ça va !

Madame CHANEL. C’est un peu ma petite fille… Ah ! l’arbre ! Elle va à son gros paquet dont elle essaie de défaire la ficelle.

LOUISE. Vous rabâchez la même histoire depuis deux mois que je suis ici. Elle va débarrasser mollement la table encombrée de tasses.

Madame CHANEL. Quand on travaille dans une maison depuis quinze ans, on finit par croire qu’on est chez soi et que les enfants sont à vous !.. Vous verrez !..

LOUISE. Si vous croyez que je vais passer ma vie à faire la boniche !

Madame CHANEL. C’est un métier qui ne vous plaît pas ?

LOUISE. Pas beaucoup.

Madame CHANEL. Alors, pourquoi le faites-vous ?

LOUISE, interdite, puis. Faut bien vivre…

Madame CHANEL. Vous êtes tombée dans une bonne, maison, ici…

LOUISE. Vous trouvez ?

Madame CHANEL. Ah ! de mon temps !.. Je veux dire du temps où Mademoiselle Suzon était là, c’était plais gai !

LOUISE. Evidemment ! C’est bien ma chance.

Madame CHANEL. Nous allons passer de merveilleuses fêtes de Noël ! Elle fouille dans le bureau à la recherche de ciseaux.

LOUISE, qui croque le sucre qui reste. C’est ça ! La veillée aux chandelles ! Que voulez-vous qu’on fasse d’autre ? On est à cinq kilomètres du village et avec toute la neige qui est tombée cette nuit, je ne pourrai même pas aller au bal. Quel dimanche ! Et même pas la télévision !

Madame CHANEL. La télévision ? Bah ! vous ne perdez rien, ça fait mal aux yeux !..

 

Louise hausse les épaules.

 

C’est le déjeuner de Monsieur que vous avez monté ?

LOUISE. Non, c’est celui de la petite.

Madame CHANEL. Vous avez averti Monsieur que la voiture vient d’arriver ? Madame est allée chercher Suzon à la gare…

LOUISE. Monsieur m’a dit hier de ne pas le réveiller.

Madame CHANEL. Ne pas le réveiller quand sa fille arrive pour les vacances de Noël ! Allez lui porter son déjeuner… Elle a trouvé ses ciseaux et s’attaque aux ficelles du paquet. Avertissez aussi Mamy et Mademoiselle Augustine.

LOUISE, qui ricane. Oh ! Rassurez-vous, mademoiselle Augustine est certainement déjà au courant ! Ce ne serait pas la peine qu’elle écoute aux portes !

Madame CHANEL. Ne soyez pas aussi insolente. Je n’aime pas vos réflexions.

LOUISE. Et moi, je n’aime pas qu’on me donne des leçons de morale ! Parce que la morale !..

 

Elle disparaît vers l’office.

 

Madame CHANEL, seule. Cette fille-là, on n’en fera jamais rien ! J’aimais mieux. Gisèle ! Enfin !

 

Elle a coupé les ficelles du paquet. Apparaît un arbre de Noël. Elle l’installe sur un meuble.

Scène II

Madame Chanel, Mamy

 

MAMY, entre dans sa voiture. Elle est déjà là, ma bonne Chanel ?

Madame CHANEL. Oui, Madame, votre petite-fille arrive… Regardez le beau sapin. On va le décorer !

MAMY. Ça vous fait plaisir, n’est-ce pas?

Madame CHANEL. Oh oui !..

MAMY. Ah ! vous êtes gentille, vous !

Madame CHANEL. Pourquoi moi ? Mais tout le monde est gentil avec vous ici !

MAMY. Oui, bien sûr ! Je suis heureuse que Marcel m’ai accueillie avec ma fille Augustine… Mais, vous savez, nous ne sommes quand même pas chez nous…

 

On entend une voix de jeune fille qui appelle, dehors.

 

La voilà ! Les chiens l’ont reconnue, ils n’ont pas aboyé…

Madame CHANEL. C’est un record pour ces gueulards…

Scène III

Madame Chanel, Mamy, Suzon

Par la baie, on voit arriver Suzon. Elle entre, dépose sa valise et elle se jette dans les bras de Mamy qui l’embrasse.

 

SUZON. Mamy !

MAMY. Ma Suzon ! Ma petite-fille !

SUZON, qui voit Madame Chanel. Chanel ! Ma grosse Chanel !

Madame CHANEL, riant. Toujours aussi grosse !

SUZON. Tu permets que je t’embrasse ?

Madame CHANEL. Ma Suzon, bien sûr !.. Avec la permission de Madame !

MAMY. Je vous en prie !

 

Madame Chanel et Suzon s’embrassent.

Scène IV

Madame Chanel, Mamy, Suzon, Gaby

Gaby entre. Belle femme dans un grand manteau de fourrure.

 

GABY. Elle est magnifique, n’est-ce pas ?

MAMY. C’est une vraie jeune fille à marier !

SUZON, riant. Tout à fait de ton avis… A marier très vite, Mamy…

MAMY. Ton père va être heureux de te voir. Lui qui se fait tant de soucis pour toi. Il est averti, madame Chanel ?

Madame CHANEL. Il aurait donné ordre qu’on ne le réveille pas !

SUZON. Comment ? Il n’est pas encore descendu, à onze heures ?

MAMY. Il a dû travailler dans sa chambre, hier, très tard.

Madame CHANEL. Oui, il doit être fatigué. Il se tue à la tâche !

GABY. Il se tue à la tâche ! Il a dû lire toute la nuit sans doute.

 

Gaby sort, déposer son manteau. Un silence. Mamy et Madame Chanel ont échangé un coup d’œil.

Scène V

Madame Chanel, Mamy, Suzon

 

SUZON. Comment « sans doute ». Ils font chambre à part ?

Madame CHANEL, pour dire quelque chose. Et cette Angleterre, comment est-ce?

SUZON. Very interesting with many people.

Madame CHANEL. Quoi ?

SUZON. C’est de l’anglais !

Madame CHANEL. Oh ! moi, l’anglais ! Tout ce que je sais dire, c’est : “Good bye”, “God save the queen” et “Kiss me”.

SUZON. Comment kiss me? Tu as déjà dit Kiss me à un Anglais?

Madame CHANEL. Bien sûr. Comme tout le monde, à la Libération, au premier que j’ai vu, pour avoir du chewing-gum.

 

Elles rient. Mais Gaby revient et Mme Chanel se ressaisit.

 

Mais je raconte ma vie et j’oublie le petit déjeuner !..

 

Elle sort très vite vers l’office.

Scène VI

Mamy, Suzon, Gaby, puis Louise

 

SUZON. Ah ! que c’est bon de se retrouver chez soi ! Ma chère vieille maison !

GABY. Oh ! ta chère vieille maison ! Un grand coup de peinture ne lui ferait pas de mal ! Mais elle plait à ton père ainsi, alors !

 

Entre Louise qui vient chercher les bagages de Suzon.

 

Voici Louise, notre nouvelle femme de chambre.

SUZON. Bonjour, Louise.

LOUISE. Bonjour, Mademoiselle. J’espère que Mademoiselle a fait un bon voyage…

SUZON. Très bon. Malgré un temps épouvantable. En traversant la forêt, tout à l’heure, le vent faisait tomber la neige des arbres. Quelle solitude, on se serait cru en plein ciel !

GABY. En plein ciel ? En plein désert, tu veux dire ! Il faut faire des kilomètres pour voir un visage ! Sans le téléphone et la voiture, avec ce mur qui entoure la propriété, que ferions-nous ? Des Chartreux ! Enfin, ton père tient plus à cette maison qu’à notre avis… Ça le repose de l’usine, paraît-il ! Il oublie qu’il est parti toute la journée et que nous, ici, nous mourons d’ennui ! Enfin, c’est comme ça !

 

Elle s’installe, fumant une cigarette blonde, feuilletant des journaux, dépouillant des lettres.

 

LOUISE. Puis-je vous débarrasser, Mademoiselle ? Quand devrai-je réveiller Monsieur?

GABY. Dans quelques minutes.

SUZON. Et si j’y allais, moi, tout de suite ?

GABY. Non, laisse-le se reposer encore un peu. Il a demandé qu’on ne le réveille pas… Merci, Louise !

 

Louise sort, emportant manteau et sac de Suzon.

Scène VII

Mamy, Suzon, Gaby

 

SUZON. Elle est bien, cette fille.

GABY. Oui, très bien… J’en suis ravie !

MAMY, comme à contre-cœur. Oui, très bien…

GABY. Et accepter de s’enfermer ici ! C’est une chance pour nous !

MAMY. Une chance… oui !

SUZON, s’allongeant sur le canapé. Toujours aussi confortable !

MAMY. Ne fais pas de gymnastique dessus comme ta sœur ! Si tu savais comme Catherine est devenue turbulente !..

GABY. C’est de son âge, maman ! Elle appelle vers l’escalier. Catherine, lève-toi !

Scène VIII

Mamy, Suzon, Gaby, Augustine

Augusiine apparaît en haut des marches : style vieille fille sans âge, cheveux tirés, robe ordinaire.

 

GABY. Ah ! c’est toi ? Est-ce que Catherine se 1ève ?

AUGUSINE. Est-ce que je sais?

SUZON, allant vers elle. Bonjour, tante Augustine. Comment vas-tu ?

AUGUSTINE. Toujours pareil… Comme je peux… Mes reins, mon cœur… et puis la neige réveille mes rhumatismes. Enfin ! Elle embrasse Suzon. Alors, déjà de retour ?

SUZON. Pourquoi dis-tu déjà ?

AUGUSTINE. On t’a renvoyée du collège ?

SUZON. Mais non, au contraire, j’ai de très bonnes notes !

AUGUSTINE. Je sais… Ta mère nous a montré ton carnet scolaire… Seulement, un carnet, ça se maquille !

MAMY. Pourquoi dis-tu ça ? Ça n’est pas gentil…

AUGUSTINE. Ma nièce arrive et je ne peux pas lui demander si elle s’est bien conduite ?

SUZON. C’est pour cela que je te dis : tout va bien !

GABY, moqueuse. En voilà une, au moins, contente de son sort !

AUGUSTINE. C’est pour moi que tu dis ça ?

GABY. Je dis que ma fille est heureuse, voilà tout… C’est l’essentiel !

AUGUSTINE, vexée. Alors ! Puisque c’est l’essentiel !

SUZON, gentiment. Tante Augustine, tu as des ennuis ?

GABY, incisive. Non, mais elle s’en crée…

AUGUSTINE. Quoi ? Je m’en crée ? Quoi, je m’en crée ?

MAMY, s’interposant. Mes petites… je vous en prie… Ne recommencez pas !

AUGUSTINE. Je suis heureuse, moi ? Voilà du nouveau !

MAMY. Augustine… nous ne sommes pas à plaindre. Sois calme… Gaby nous a recueillies ici, gentiment… Grâce à elle…

AUGUSTINE. Pas grâce à elle ! Grâce à ton père, Suzon, qui nous estime à notre juste valeur, qui sait respecter une dame âgée et infirme comme ta grand-mère, une femme vertueuse et droite, comme moi ! Grâce à Marcel…

MAMY. Grâce à eux, deux, bien sûr…

SUZON, prend gentiment Augustine par le bras. Tante Augustine, ne sois pas triste. Nous t’aimons toutes ici, sans exception. Ne nous fais pas de peine.

AUGUSTINE, touchée. Pardonne-moi… Je n’ai pas pu dormir de la nuit… Pardon, Gaby, ma chérie, grâce à toi, je suis heureuse et je mange à ma faim…

Scène IX

Mamy, Suzon, Gaby, Augustine, Madame Chanel

Un affreux moment de gêne… Madame Chanel entre avec le plateau du café.

 

Madame CHANEL. Voilà le déjeuner !..

SUZON. Le café de Chanel se sent de loin…

 

Elle s’installe pour manger. Augustine s’approche.

 

AUGUSTINE, Oh ! des brioches toutes chaudes !.. Je n’ai eu droit qu’à du pain grillé, moi !

Madame CHANEL. Comme tout le monde, mademoiselle Augustine… Ces brioches sont mon cadeau personnel à ma Suzon retrouvée. Elle sort, toute ravie.

SUZON, lui tend l’assiette. Tante, si ça te fait plaisir…

AUGUSTINE. Oh oui !.. Elle se jette sur les brioches. J’aime les brioches. Merci. J’ai du chocolat dans ma chambre… Je vais le chercher, Les gâteaux, c’est toujours meilleur avec du chocolat… Elle disparaît toute joyeuse.

Scène X

Mamy, Suzon, Gaby

 

MAMY, très émue. Il faut être indulgente, c’est une vraie gamine ! Ta mère est très gentille de tolérer ses petites manies sans se fâcher…

GABY. Tu appelles ça des manies ?.. Ce sont presque des insolences. Elle me provoque tout le temps, maman ! A Suzon. Mais puisque ton père la tolère…

SUZON. Papa est un homme adorable…

MAMY, qui tricote. Oui, toujours gai, toujours de bonne humeur ! Pourtant ses affaires ne vont pas comme il voudrait !

SUZON. Ah !

GABY. Tu sembles mieux renseignée que moi sur les soucis de Marcel, maman ! J’ignore même s’il en a !

MAMY, bafouille. C’est-à-dire… par hasard…

GABY. Et c’est très bien comme ça ! J’ai mes problèmes, il a les siens et on ne s’en parle jamais ! Tout est pour le mieux !

MAMY. Je l’ai consulté dernièrement pour la vente de mes titres… et incidemment, il m’a dit quelques mots…

GABY. Et tu les as vendus, tes titres ?

MAMY, hésite, puis. Non… Marcel m’a conseillé d’attendre…

GABY, moqueuse. Garde-les, tu as raison ! On ne sait jamais ! Elle va à l’escalier. Catherine !

VOIX DE CATHERINE. Voui ?

GABY. Voyons ! lève-toi ! Ta sœur est arrivée !..

SUZON. Elle est sage, Catherine ?

GABY. Oui, très.

SUZON. Elle travaille bien à l’école ?

GABY. Oui, ça peut aller. Elle a beaucoup grandi, elle va bien, et c’est le principal.

MAMY. Très exubérante, comme la nouvelle génération…

GABY. Tu la voudrais neurasthenique, comme Augustine ? Elle a seize ans !

Scène XI

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine

 

Apparaît Catherine, en pyjama, physique de petit chat sauvage. Nattes.

 

CATHERINE. Salut les mères ! Salut sister !

 

Elle enjambe la rampe d’escalier, se lance sur Suzon et la chahute.

 

MAMY. Attention aux tasses…

GABY, riant. Mais laisse les donc tranquilles !

CATHERINE. Tu m’apportes un cadeau pour Noël ?

SUZON. Oui, des chocolats !

CATHERINE. Et bien, vrai ! Tu ne t’es pas creuse la cervelle !

SUZON. Je croyais qu’a quinze ans, on aimait les chocolats.

CATHERINE. Quinze ans ! Et le pouce ! J’en aurai seize en février.

SUZON. Tu m’as l’air en pleine forme !

CATHERINE. « Ça gaze, ça carbure, ça fonctionne… »

SUZON. En un mot, ça « boume » !

CATHERINE. Dis donc, l’Angleterre t’a drôlement dessalée !

SUZON. Tu devrais frapper à la porte de papa…

CATHERINE. Il n’est pas encore réveillé ? Quel flemmard ! On va le virer ?

GABY, se tordant. « Le virer ! »

MAMY, choquée. Catherine ! Voyant Gaby rire dans ses mains. Enfin, du moment que ça fait rire ta mère ! Dans cette maison, le respect n’étouffe personne.

CATHERINE. Oh ! Mais je le respecte, mon père ! A ma manière, voilà tout ! Et surtout, je l’admire. Il s’habille comme à Londres, il est gai, il conduit comme un champion, il brasse des fortunes comme un chercheur d’or… Nous avons de la chance, Suzon… Notre père, c’est un héros de roman… Tu sais qu’il m’a promis de m’apprendre à conduire ?.. On s’entend bien tous les deux… On est deux complices… Et puis, c’est le seul homme de la maison ! Rire général.

 

Augustine paraît.

 

Tiens, voilà la plus belle !

Scène XII

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine

 

AUGUSTINE. Ah ! je t’en prie, je suis très mécontente…

CATHERINE, plaisantant. A quel sujet, « baronne » ?

AUGUSTINE. Tu as laissé ta lumière allumée jusqu’à je ne sais quelle heure et à travers la porte vitrée, ça m’a empêchée de dormir ! Tu lisais encore, sans doute, tes livres abominables !

SUZON. Quels livres abominables ?

CATHERINE, riant. Tante Augustine appelle livres abominables des romans policiers, d’espionnage, d’aventures…

AUGUSTINE Ce n’est guère de ton âge !

CATHERINE. Ah ! Mon âge !

GABY, claironne, cachée derrière son journal. Lire ne fait de tort à personne… Mais aller cinq fois dans la salle de bains, la nuit, ça réveille les voisins.

 

Augustine, vient à elle, baisse le journal. On voit Gaby le sourire sur les lèvres.

 

AUGUSTINE. C’est moi qui y suis allée, parfaitement.

GABY. Tu étais malade ?

AUGUSTINE. Je ne pouvais pas dormir… Je suis allée boire. Excuse-moi.

GABY. Ça n’est pas grave !

Scène XIII

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine,Louise, puis Mme Chanel

 

Elles se fixent. Louise traverse le salon avec le déjeuner de Monsieur.

 

LOUISE. Puis-je aller réveiller Monsieur ?

GABY. Je vous en prie…

 

Louise gravit l’escalier et frappe à la porte du père.

 

AUGUSTINE. Je t’offrirai un abat-jour pour ta lampe, Catherine ! Comme ça, je pourrai dormir !

CATHERINE. Merci, tu me choisirais le Petit Chaperon Rouge ou la Belle au Bois dormant… Tu me donneras l’argent et j’irai l’acheter moi-même.

AUGUSTINE. Comme tu voudras…

LOUISE, qui frappe en vain. Madame… Monsieur ne répond pas…

GABY. Entrez, Louise.

LOUISE. Bien, Madame…

 

Louise frappe à nouveau et entre, laissant la porte entrebâillée.

 

AUGUSTINE. Il a de la chance de pouvoir dormir… avec tout le bruit que nous faisons. Moi, dès que j’entends une pendule sonner à l’autre bout de la maison, je sursaute… Ah ! les hommes… ils ont d’autres nerfs que nous !..

 

Dans la chambre, là-haut, on entend un cri et le bruit du plateau qui tombe.

 

Oh ! quelle maladroite ! Bonne idée que vous avez eu d’engager cette fille ! On se demande où elle a appris son métier !

 

Louise apparaît, défigurée, tremblante… Le plateau vide au bout du bras. Puis elle crie soudain comme une folle.

 

LOUISE. Madame!.. Madame!..

GABY. Qu’y a-t-il !

LOUISE, dans un délire. Monsieur… Monsieur… c’est affreux…

 

On se regarde. Louise descend les marches.

 

Monsieur est mort, sur son lit… Un couteau dans le dos… Le sang…

 

On la soutient.

 

GABY. Vous êtes folle… Qu’est-ce que vous dites ?

LOUISE. Monsieur est mort… et le sang partout…

 

Catherine s’élance et disparaît dans la chambre, tandis qu’on fait asseoir Louise. Toutes les femmes font un groupe autour d’elle. Gaby fait un pas vers l’escalier quand Catherine sort de la chambre, hurlante comme folle, claquant la porte. Elle se précipite dans les bras de sa mère.

 

GABY. Comment ? Tu étais montée ?.. Ma petite fille… Ma chérie…

MAMY. Quel horrible spectacle pour cette enfant !..

AUGUSTINE. Nerveuse comme elle est !..

GABY. Occupez-vous d’elle…

 

Gaby gravit l’escalier lentement. Toutes, immobiles, suivent des yeux Gaby qui tremble. Elle s’adosse à la rampe, soudain pétrifiée par la peur… Suzon va vers elle, la retient par le bras.

 

SUZON. Maman, n’entre pas… Attends une seconde.

 

Gaby fait un effort sur elle-même et parvient à la porte.

 

CATHERINE, soudain. Maman !.. Personne ne doit entrer dans la chambre !

GABY. Qu’est-ce que tu dis ?

CATHERINE. Je dis ce que tout le monde ici oublie de dire… Personne ne doit toucher à quoi que ce soit dans cette chambre avant l’arrivée de la police…

GABY. Mais, ma petite fille…

SUZON. Elle a raison, maman ! C’est trop grave… Ne rentre pas dans la chambre…

AUGUSTINE. La police ?

GABY. Tu ne veux tout de même pas dire que je ne dois pas entrer… voir Marcel ?..

 

Un silence.

 

Mais enfin… Dites quelque chose…

 

On se regarde.

 

MAMY. Gaby, je ne sais pas… Catherine a peut-être raison…

AUGUSTINE. Les journaux disent toujours ça… De ne toucher à rien… pour les empreintes…

SUZON, rejoignant sa mère. Maman… Viens !.. Elle veut l’entraîner vers le bas.

GABY. Non… non… Je dois entrer. Elle va avec résolution vers la porte, mais elle ne peut pas l’ouvrir. Comment ? La porte est fermée ? Catherine, qu’as-tu fait ? Tu as fermé ? Tu as pris la clef ?

 

Toutes se tournent vers Catherine.

 

CATHERINE, brandissant la clef. Je la donnerai au commissaire. Aucune de vous ne rentrera dans cette chambre. Voilà ! Et brisée par cette résolution, elle s’écroule en pleurant.

 

Un silence.

 

SUZON, qui s’inquiète et va à elle. Catherine… as-tu vu quelque chose… que quelqu’un pourrait faire disparaître ?

 

Catherine ne répond pas. On se regarde un peu inquiets.

 

Catherine, donne-moi la clef, à moi. Tu es trop impulsive !

CATHERINE. Tiens !.. Fais-en ce que tu veux…

 

Elle donne la clef à Suzon et va pleurer comme une petite bête blessée dans les bras de Chanel. Suzon gravis l’escalier.

 

GABY. As-tu le courage, Suzon, de?..

SUZON. Oui, maman. Nous devons voir.

 

Suzon monte l’escalier suivie de Gaby et d’Augustine. Suzon ouvre et elles voient le spectacle. Elles sont pétrifiées sur le palier. Soudain Catherine, comme hystérique, bondit en s’accrochant à elles, hurlant.

 

CATHERINE. C’est de la dernière imprudence ! L’assassin est peut-être encore dans la chambre !

AUGUSTINE. Elle a raison ! Oui ! Fermons ! Fermons vite !

 

Les trois femmes se jettent sur la porte et la ferment, mais alors Gaby glisse.

 

Oh ! elle se trouve mal ! Gaby ! Gaby !

Madame CHANEL. Pauvre Madame !

SUZON. Vite ! Portons-la sur le divan.

AUGUSTINE. Doucement ! doucement !

 

Elles descendent Gaby, tandis que Catherine a couru vers l’office.

 

MADAME CHANEL. Louise ! Faites quelque chose ! Venez avec moi ! Allez chercher les sels dans la salle de bains !

Elles disparaissent an premier étage.

Scène XIV

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine

 

AUGUSTINE. Doucement ! Là Allongez ses jambes ! Gaby ! Gaby !

CATHERINE, revient avec une serviette mouillée. Voilà pour sa tête !

AUGUSTINE. Non ! Sur les tempes !

MAMY, après un silence. Ses affaires allaient trop mal. Il s’est suicidé !

SUZON. Pas suicidé ! J’ai bien vu. Le couteau est enfoncé dans le dos.

MAMY. Oh !

Scène XV

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine, Louise, Mme Chanel

Madame Chanel redescend avec un coussin et Louise avec des sels.

 

Madame CHANEL. Mais… un couteau comment ?

LOUISE. Un genre de poignard.

Madame CHANEL. Le poignard avec le manche en corne ?

LOUISE. Oui.

Madame CHANEL. Monsieur me l’avait demandé pour découper du carton.

AUGUSTINE. Du carton ? Qu’est-ce qu’il faisait avec du carton ?

 

Sous l’effet des sels et relevée par les coussins, Gaby reprend alors connaissance.

 

GABY. II faut téléphoner à la police.

SUZON. Tout de suite ?

Madame CHANEL. Nous n’avons que trop tardé…

 

Catherine prend l’appareil de téléphone et le passe à Suzon qui actionne le déclic plusieurs fois.

 

SUZON. Il n’y a pas de tonalité. Ça ne répond pas !

 

Soudain le regard de Catherine devient fixe. Elle regarde le fil, le tire à elle. Il vient, coupé net. Sensation.

 

CATHERINE. On a coupé les fils du téléphone !

GABY. Qui ?

SUZON. …Quelqu’un !

 

Un silence. Le vent fait battre un volet. Le store en bois de la fenêtre bouge.

 

AUGUSTINE, dans un souffle. Vous croyez que… « quelqu’un »… est encore dans la maison ?

MAMY. Ecoutez ! J’entends du bruit par là…

 

Suspense. Louise ouvre soudain la porte derrière elle, pousse un cri, mais conclut.

 

LOUISE. Non ! Rien !

Madame CHANEL. Oh ! oh ! c’est le vent ! Et votre imagination !

CATHERINE. Qu’est-ce qu’on va faire, si le commissaire n’arrive pas ?

GABY, se lève. Il viendra ! Je vais le chercher en voiture…

SUZON. Oui, maman…

GABY. Louise, mon manteau !

LOUISE, fait un pas, se’arrête soudain. Madame !.. les chiens !

SUZON. Quoi, les chiens…

LOUISE. Ils n’ont pas aboyé de la nuit!

AUGUSTINE. Alors ?

LOUISE. Méchants comme ils sont, ils auraient aboyé si…

 

Un silence.

 

GABY. Si quoi !

SUZON. Vous voulez dire : si un étranger était entré dans la propriété ?

LOUISE. Oui. C’est ça !

AUGUSTINE. Mais, si personne n’est venu de l’extérieur… ça veut dire… quoi ?

 

Un silence… Le vent fait soudain tomber le store avec un bruit sec. Cris. Affolement général. Puis on fait ouf… La grand-mère prend le bras de Chanel… qui hurle de peur. Puis.

 

MAMY. Ce n’est plus tenable ! Il faut que vous alliez voir !

Madame CHANEL. Eh ?.. Oui, il faut… que… Madame… aille voir.

GABY, pas fière, se retourne vers Suzon. Oui, il faut que quelqu’un prenne cette initiative…

SUZON. Oui… il faut…

 

Elle fixe Augustine.

 

AUGUSTINE, glapit. Je suis cardiaque.

MAMY. Je ne peux pas marcher, moi !

 

On se tourne vers Louise qui se met à sangloter.

 

GABY. Si je comprends bien, personne n’ose bouger !!!

 

Madame Chanel a un petit geste de frayeur qui se répercute sur les autres.

 

SUZON, nette. Que s’est-il passé hier soir ?

GABY. Rien de spécial. Ton père est rentré vers les huit heures. Nous avons diné… Puis il s’est retiré dans sa chambre pour travailler…

SUZON. Il n’a pas reçu de visites ?

GABY. Non.

 

Approbation générale.

 

Avec le temps qu’il a fait ! Il faudrait du courage pour gravir la colline !

SUZON. Pas de coup de téléphone ?

GABY. Pas que je sache !

Madame CHANEL. On aurait entendu la sonnerie…

MAMY. C’est un vagabond, un voleur qui s’est introduit… et qui…

AUGUSTINE. Ecoute ce qu’on dit, maman ! Louise qui dort au-dessus du garage aurait entendu les chiens aboyer, dans ce cas-là !

LOUISE. Ils n’ont pas bougé, j’en suis sûre.

MAMY. Mais alors ? Ce serait quelqu’un que nous connaissons ? Un familier de la maison ?

 

Un silence.

 

SUZON. Qui a téléphoné la dernière ?

 

Silence.

 

Qui a téléphoné la dernière ?

Madame CHANEL. Moi !

SUZON. Eh bien ! dites-le !

Madame CHANEL. Eh bien ! je le dis ! Ce matin, vers les sept heures et demie, j’ai commandé de la viande chez le boucher !

 

Devant les yeux accusateurs de Mamy.

 

…Du gigot, là !

SUZON. Donc, ce matin à sept heures et demie, l’assassin était encore ici. Il a coupé les fils du téléphone après.

 

Affreux silence.

 

Il faut se rendre à l’évidence… Les affaires de papa marchaient-elles ?

GABY. Oui !.. Tu sais comme était ton père ! Un brasseur d’argent, un homme d’action ! Très intelligent ! Il avait mille et un tours dans son sac pour réussir ! Personnellement, il ne m’a jamais dit que ça n’allait pas bien. Et puis, il est admirablement secondé par M. Farnoux.

SUZON. Monsieur Farnoux ?

GABY. Oui, son nouvel associé à l’usine.

SUZON. Ah oui !.. Ce monsieur est-il déjà venu ici ?

GABY. Non ! (Elle se reprend.) Si ! une fois ou deux peut-être… Nous ne le fréquentons absolument pas… Enfin, très peu !

Madame CHANEL. Je me souviens que les chiens, le jour où il est venu chercher Monsieur, l’ont à moitié renversé… parce que monsieur Farnoux a un chien chez lui et que les nôtres l’avaient senti…

SUZON. Donc, il faut abandonner l’idée de penser que ce monsieur… aurait ?..

GABY. Bien sûr ! C’est invraisemblable !

SUZON. Connaissez-vous quelqu’un qui aurait voulu du mal à papa ?

Madame CHANEL. Personne !

AUGUSTINE. C’est vite dit ! Quand il allait à Paris, on ne sait pas au juste qui il fréquentait…

GABY. Que vas-tu imaginer ? Un étranger à huit heures ici, dans notre salon, coupant le téléphone?.. et personne ne le voit !

MAMY. Te rends-tu compte de ce que ça signifie, Gaby, pour nous toutes ici ?

SUZON, après un temps. Qui hérite des biens de papa ?

GABY. Moi !.. Je veux dire, nous… Enfin, dans ce cas on vend l’usine, et on partage entre les enfants et la femme… La femme a la moitié et… Les notaires savent tout ça… Je n’y comprends rien. On nous donne à chacun de l’argent liquide… Enfin ! Elle s’embrouille et, finalement, elle pleure. Catherine, va me chercher un mouchoir !

CATHERINE. Il faudra prévenir la sœur de papa ! Et elle disparaît dans les étages.

 

Scène XVI

Mamy, Suzon, Gaby, Augustine, Louise, Mme Chanel

 

GABY, sursautant. La sœur de ton père ? En voilà une idée ! Une femme pareille !

SUZON. Oui, tu m’as écrit qu’elle était venue s’installer dernièrement dans la maison près du village. Pourquoi ?

GABY. Dans l’espoir sans doute de renouer avec Marcel… Après la vie de débauche qu’elle a menée à Paris, elle a essayé, de trouver refuge auprès de son frère riche… Je n’ai pas voulu influencer ton père, le laissant libre de recevoir cette… Pierrette qui, après tout, est sa sœur… Mais il a très bien compris que ce ne serait pas convenable et il ne nous l’a jamais présentée ! Cette fille n’a jamais, Dieu merci, mis les pieds dans notre maison !

 

Madame Chanel et Louise se regardent comme gênées. Catherine redescend et donne le mouchoir à Gaby.

Scène XVII

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine, Louise, Mme Chanel

 

SUZON. Papa a-t-il revu sa sœur en ville ?

GABY. Sûrement pas !

SUZON. Comment est-elle ?

GABY. Est-ce que je sais ? Je ne l’ai jamais vue.

MAMY. Moi, on me l’a montrée de loin… C’est une belle femme… assez étrange !

SUZON. De quoi vit-elle ? J’aimerais bien lui parler…

GABY. Tu lui parleras où tu voudras, mais pas dans cette maison.

SUZON. J’irai la voir.

GABY. Laisse faire la police, c’est son rôle de poser des questions. Pas le tien… Louise, mon manteau !

SUZON, assez bouleversée. Je suis absente depuis un an. Je vois tout avec des yeux neufs. C’est incroyable comme en un an les visages changent !

GABY. Tu trouves que j’ai vieilli ?.. Elle se mord les lèvres. Mais cette catastrophe va bien se charger de me donner mon âge ! Marcel… nous nous comprenions, nous étions tendrement unis…

AUGUSTINE, sourdement, mais durement. …Au point de faire chambre à part !

GABY, fait face à Augustine. Marcel rentrait tard parfois, il travaillait souvent la nuit, il m’avait demandé d’occuper provisoirement la chambre du second. As-tu quelque chose à ajouter ?

AUGUSTINE, soutenant le regard de Gaby. Pas pour l’instant.

MAMY. Mes petites… calmez-vous. Il ne faut pas rester sans aide… Pars avec la voiture, Gaby… Dépêche-toi !

Madame CHANEL, s’avançant. Madame, on ne peut pas laisser ce pauvre Monsieur tout seul. Si Madame le permet, je vais monter…

CATHERINE, terrorisée. Et si l’assassin est encore là ?

Madame CHANEL. Non, ne fais pas de roman, ma petite fille. Il ne nous a pas attendues. Il s’est sauvé !

LOUISE. Par la fenêtre de la chambre, on peut sauter sur le toit du garage…

Madame CHANEL, accablée. Mais non ! II a dû partir par la porte, comme il est venu… L’assassin est plus fort que l’on croit… Plus proche… plus…

 

Un silence.

 

GABY. Que voulez-vous dire ?

Madame CHANEL. …Je me comprends ! Elle arrive à la porte du père. La clef n’est pas à la serrure… Qui a pris la clef ? C’est vous, Madame ?

GABY. Non ! Qui a la clef ? Augustine, tu as la clef ?

AUGUSTINE. Non !.. J’ai pas la clef. C’est Suzon.

Suzon. Non !..

GABY. Mais enfin qui a la clef ? C’est invraisemblable ! Qui a pu la prendre ?

 

On commence à s’affoler.

 

Madame CHANEL. C’est vous, Madame !

GABY. Moi ?.. Je me suis évanouie !

AUGUSTINE, traquée. Je tenais Gaby !

SUZON. Moi aussi… D’ailleurs, nous sommes toutes passées devant cette porte : Louise est allée chercher les sels, Madame Chanel un coussin, Catherine une mouchoir…

MAMY. Moi, je n’ai pas bougé ! Aaah ! Elle ouvre ses mains et constate. On l’a mise dans mon tricot ! Elle tend la clef.

GABY. N’approfondissons pas ! Madame Chanel, j’ai une parfaite confiance en vous. Vous êtes peut-être la seule, dans cette maison, à qui je vais donner la clef sans arrière-pensée…

AUGUSTINE. C’est agréable pour les autres !

GABY. Madame Chanel, puisque vous êtes la plus courageuse, voici la clef.

 

Elle la lui donne.

 

Madame CHANEL. Merci, Madame ! Elle gravit les marches.

AUGUSTINE, à Gaby. Tu aurais pu consulter les autres, non ?

GABY. Je fais ce que je crois être mon devoir.

AUGUSTINE. Ton devoir !

GABY. Ne laissez entrer personne, madame Chanel.

AUGUSTINE, dressée. Ah ! non alors ! Si madame Chanel entre, nous devons toutes entrer.

LOUISE. C’est évident. Ou personne ou tout le monde.

MAMY. Il ne faut toucher à rien !

LOUISE. A cause des empreintes…

Madame CHANEL, clouée sur place, devant la porte. Voulez-vous insinuer, Mesdames, que j’ai demandé la clef dans ce but ?

 

Affreux silence.

 

Très bien. Dans ce cas-là… Elle redescend.

MAMY. Oh ! Madame Chanel, ne soyez pas susceptible…

Madame CHANEL, l’œil mauvais. Je n’ai jamais été susceptible. C’est pour ça que je sers depuis quinze ans dans cette maison… On peut me dire ce qu’on veut. Tout m’est égal. Je suis ici pour gagner mon pain. C’est tout… D’ailleurs, je préfère ne pas être montée… Je peux bien vous le dire… J’avais peur, comme vous… Elle brandit la clef. Alors, cette clef, qui la garde ? Personne ? Bon ! je la pose là ! Elle la met sur la tablette et furieuse, va s’asseoir.

 

Silence… On s’èloigne de cette clef maudite.

 

LOUISE, soudain. Cet homme qui rode peut-être, autour de nous…

Madame CHANEL. Un homme ? Pourquoi un homme ?

MAMY. Qu’est-ce que ça peut-être d’autre ?

Madame CHANEL. Mais… une femme !

 

Sensation muette… On se regarde.

 

AUGUSTINE, grince. C’est honteux. Vous avez l’air de nous accuser !

GABY, ironique. Quand on a la conscience tranquille…

AUGUSTINE, froidement. Tu me détestes, n’est-ce pas ?

GABY. Non. Tu m’es indifferente !

AUGUSTINE. Vous l’entendrez ?

MAMY. Augustine, ma chérie, tais-toi !.. Gaby, excuse-la…

GABY. Evidemment, ta petite chouchoute, tu la couves !

AUGUSTINE, explosant. Mais oui, maman, donne raison à Gaby… Elle est riche à present… très riche et elle va nous mettre dehors… Alors, fait ta cour, maman, sauve ton bifteck… Vous n’osez rien lui dire parce que vous êtes toutes des lâches… Mais, moi, je dirai des choses à la police… Des choses que je sais…

GABY. Quelles choses ?

AUGUSTINE. C’est mon affaire.

SUZON. On ne calomnie pas quelqu’un sans preuves. Mefie-toi…

 

Brouhaha général d’approbation et de fureur.

 

AUGUSTINE. C’est une coalition contre moi ! Ta mère m’attaque de front…

GABY. Tu préfères, toi, attaquer de dos ?

 

Affreux silence.

 

AUGUSTINE, qui fond eu larmes. Que je suis malheureuse… Tout le monde dit que je suis une idiote, une laissée pour compte, un fruit sec… Mais qu’est-ce que j’ai au monde comme consolation, dites-moi ? Dites-moi… Je n’ai ni l’âge ni le physique pour faire la vie.

LOUISE. Oh çà !

 

Augusttne s’est tournée vers Louise qu’elle voit ricaner.

 

AUGUSTTNE. Ni la mentalité !..

LOUISE, du tac au tac. Pleurez pas ! Vous avez la poésie !

AUGUSTINE La poésie ?

LOUISE. Oui, souvent, de la fenêtre de ma chambre, je vous vois, la nuit, arpenter le parc en recitant des vers… Aux autres. Parole !..

MAMY. Il ne fallait pas y prendre garde, Louise.

LOUISE. On n’a pas tant de distractions dans ce coin perdu ! Mademoiselle Augustine, le soir, dans le parc… en train de déclamer… C’est ma télévision à moi !

 

Augustine pique sa crise.

 

MAMY. Calme-toi… Veux-tu boire quelque chose pour te détendre ?

AUUGUSTINE. J’ai horreur de boire quoi que ce soit quand je ne suis pas à table…

GABY. Tiens ? Je croyais que tu, t’étais levée cinq fois cette nuit pour boire?..

AUGUSTINE. …Au lit, c’est defférent… Je suis une grande malade… Je suis cardiaque.

MAMY. Va prendre des cachets pour te calmer !

AUGUSTINE, se levant. C’est ça, mes cachets ! Eh bien, je vais prendre toute la boîte d’un seul coup, comme ça vous serez débarrassées de moi… Elle sort en hurlant.

MAMY. Excusez-la !.. Ma pauvre petite…

 

La grand-mère, soudain, se dresse et sort de sa voiture. Les autres femmes son effarées… Mamy fait trois pas.

 

TOUTES. Elle marche ! Ça alors ! Elle marche !

GABY. Maman ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Tes jambes ?

MAMY, glapit, hautaine. Ça va !

 

Et elle disparaît rejoindre Augustine. Consternation et inquiétude… L’horloge sonne la demie.

 

SUZON. Mais, elle marche donc ?

GABY. Il faut croire ! C’était bien la peine de nous faire acheter cette chaise roulante ! Tout est organisé entre elle et son Augustine ! Je suis écœurée !

 

Un silence.

 

Madame CHANEL. Que faire, Madame ?

GABY. Je pars… Louise, mon manteau, je vous prie… Ça fait trois fois que je vous le démande…

 

Louise sort.

 

Madame CHANEL. …Je vais mettre une bûche… Elle sort.

Scène XVIII

Suzon, Gaby, Catherine

 

GABY, s’assoit. C’est épouvantable…

SUZON, vient à elle, tendrement. Maman, parle-moi de papa, de ce qu’il a fait depuis mon départ, depuis que vous avez reçu Mamy et tante Augustine…

GABY. Ton père, c’était la bonté même… Tu le connaissant aussi bien que moi… mieux sans doute, car tu lui racontais tout avant que je le sache !

SUZON. Mamy et tante Augustine s’entendaient bien avec lui ?

CABY. Je l’espère ! Avec ce qu’elles mangent, qu’elles aient au moins la reconnaissance du ventre!.. Avec une certaine perfidie. Elles se sont parfois disputées avec lui, mais ce n’était pas grave.

SUZON Disputées ? A propos de quoi ?

GABY. Des bêtises… Augustine fait un drame de rien et Mamy dort avec des titres sous son oreiller…

SUZON. Grand-mère a des titres cachés sous son oreiller ?

GABY. Oui, qu’elle garde comme un chien son os. Je lui ai dit mille fois de les donner à Marcel pour les mettre dans ses affaires. C’est bien normal ! Mais elle les couve !

SUZON Ces titres auraient été utiles à papa ?

GABY. Oui, il y a quinze jours pour une écheance à laquelle il devait faire face.

CATHERINE, inquiète. Ses affaires allaient mal ?

GABY, désinvolte. Ma chérie, une écheance est une écheance !

SUZON. Ça ne t’aurait rien fait que mamy dispose de cet argent ? Car tu as ta part dessus.

GABY. Justement, j’ai donné ma part à Marcel, après, l’avoir littéralement arrachée des mains de grand-mère ! Augustine s’en est mélée, naturellement ! La bataille à repris quand…

SUZON. Pourquoi me donnes tu tant de détails, c’est grave ?

GABY. Non, mais tu sais qu’elles sont fachées…

SUZON, avec une logique mordante. Je ne le sais pas. Tu viens de me le dire…

GABY. Bref, ce n’est rien du tout ! Mamy et Augustine sont écartelées entre la reconnaissance qu’elles nous doivent… et leur avarice.

SUZON. Que veux-tu, elles n’ont pas rencontré, elles, un mari riche…

GABY. Est-ce ma faute ?.. Et dire que j’ai tout fait pour que Marcel les accepte ici ! Ton père ne pouvait pas les voir… Ton père a toujours aimé… la jeunesse !

Scène XIX

Suzon, Gaby, Catherine, Louise

Entre Louise, avec le manteau de Gaby, qu’elle l’aide à passer, tandis que.

 

SUZON. Louise, depuis quand servez-vous dans la maison exactement ?

LOUISE. Pourquoi vous me demandez ça ?

GABY. Louise est là depuis octobre…

LOUISE. J’ai de bons certificats… J’ai travaillé deux ans chez un notaire qui s’est retiré… Vous pouvez vérifier…

SUZON. Ce n’est pas mon rôle…

 

Louise fait un pas vers la sortie. Suzon la rattrape.

 

Louise, vous êtes certaine du silence des chiens.

LOUISE. Certaine ! J’ai mal dormi cette nuit ! J’avais un pressentiment, hier… Monsieur avait mauvaise mine quand je lui ai porté sa tisane.

GABY, intriguée. Il vous a demandé une tisane ?

LOUISE. Oui. Vers minuit.

GABY. A quelle heure ?

LOUISE. Minuit.

SUZON. C’était son habitude ?

GABY. Non ! Pourquoi de la tisane ?

LOUISE. Il travaillait, il a dû avoir soif ou mal à l’estomac. Il a vu la lumière encore allumée dans la cuisine, il m’a sonnée. Je suis montée, il m’a demandé un tilleul, je suis descendue le faire et lui ai remonté…

SUZON. Etes-vous restée longtemps dans la chambre de mon père ?

LOUISE. Non, je suis repartie aussitôt.

CATHERINE. Dites donc, comment se fait-il que je n’ai pas vu le plateau de la tisane dans la chambre, tout à l’heure ?

LOUISE. Je l’ai remporté, hier soir…

SUZON. Pourquoi venez-vous de dire que vous étiez repartie aussitôt ?

LOUTSE. Parce que c’est vrai ! Il a bu très vite, voilà tout.

 

On entend hurler Augustine.

Scène XX

Suzon, Gaby, Catherine, Louise,Mamy

 

MAMY, apparaissant et allant à Gaby qu’elle entraîne. Gaby, viens une seconde ! Je n’arrive pas à calmer Augustine. Elle veut avaler toute sa boîte de cachets !

GABY. C’est du chantage, c’est sûr ! ta chouchoute !

 

Mamy disparaît, suivi de Gaby. On entend des éclats de voix d’Augustine.

Scène XXI

Suzon, Catherine, Louise

 

LOUISE. Je peux disposer ?

SUZON. Dites-moi, quand vous avez fait le tilleul, Madame Chanel était encore dans la maison ?

LOUISE. Elle venait de partir… Elle habite le pavillon de chasse au fond du parc… Pour sa liberté, dit-elle.

SUZON. Je sais, c’est une bonne nounou pleine de vieilles habitudes.

LOUISE. C’est son droit. Après la journée de travail, on est libre de faire ce qu’on veut… Perfide. Et ça n’a jamais fait de mal à personne de jouer aux cartes ! Elle attend la réaction des filles du coin de l’œil.

SUZON, sidérée. Ah ? Madame Chanel joue aux cartes, maintenant ?

LOUISE. Mademoiselle ne savait pas ? Oh ! zut, j’ai fait une gaffe.

SUZON, qui ne sait plus que dire. Pas du tout… Je sais que madame Chanel aime jouer aux cartes… Mais avec qui joue-t-elle ?..

 

Louise se tait.

 

CATHERINE. Avec quelqu’un de la maison ?

 

Silence.

 

LOUISE. C’est pas mon genre de moucharder…

CATHERINE. Dites-nous avec qui elle joue et nous ne le dirons à personne.

LOUISE, qui ménage son effet. Elle joue avec. Et puis, flûte… je m’en fiche… Elle joue, avec mademoiselle Pierrette, la sœur de votre père !

CATHERINE. Çà alors !

SUZON. Comment l’avez-vous su ?

LOUISE. C’est Mamy qui les a vues ! Et elle me l’a dit, un jour de confidence où elle avait un verre dans le nez !.. Il y a toujours une bonne petite bouteille dans la chambre de Mamy…

 

Louise et Catherine échangent un petit rire complice. Suzon est de plus en plus stupéfaite.

 

SUZON. Et comment est-elle, ma tante Pierrette ?

LOUISE. Je ne sais pas, elle n’a jamais mi les pieds ici. « Ancienne danseuse nue », disent ces dames… « Artiste de talent et pure comme un lys », dit madame Chanel !.. Moi, je veux bien ! Elle profite de sa jeunesse pour en faire marcher quelques-uns ! Elle n’a pas tort, après tout…

SUZON. Mais comment Pierrette arrive-t-elle jusqu’au pavillon de chasse de madame Chanel ?

LOUISE. Elle fait du stop jusqu’au carrefour de la route nationale !

SUZON. Mais, de la route ici, il y a encore deux kilomètres !

LOUISE. Elle les fait à pied… Le bitume à arpenter, c’est son rayon.

Scène XXII

Suzon, Catherine, Mme Chanel, puis Louise sort.

 

Madame CHANEL, entrant avec une théière et une tasse sur un plateau. Où est mademoiselle Augustine ?

SUZON. Par là…

Madame CHANEL, à Louise. Portez-lui ça ! Elle donne son plateau à Louise et la pousse vers la sortie, puis. Quelle comédienne, votre tante Augustine ! On l’entend hurler de ma cuisine. Je lui ai tout de même fait du tilleul !

SUZON. Pourquoi dis-tu comédienne ?

Madame CHANEL. Elle n’a jamais été malade ! C’est son numéro…

SUZON. Mamy et Augustine que tu connaissais peu, que penses-tu d’elles ?

Madame CHANEL. Gentilles toutes les deux, mais encombrantes ! Ta pauvre mère n’est plus chez elle. Elles lui font constamment des réflexions, de la morale… Il n’y a qu’une chose sur laquelle elles ont raison, c’est l’éducation de Catherine…

CATHERINE. Qu’est-ce qu’elle a, mon éducation ?

Madame CHANEL. Tu parles mal, tu manges du chewing-gum à table, tu fumes en cachette, tu lis des romans abracadabrants avec des couvertures macabres…

CATHERINE. Oh ! là ! là ! Ce que tu es vieille vague ! Et elle lit un roman dont la couverture est monstrueuse.

Madame CHANEL. Suzon, tu étais plus sage, toi…

SUZON. Nous avons deux caractères différents, voilà tout !

Madame CHANEL. Mes pauvres petites…

 

Un silence accablé.

 

CATHERINE, perfidement. Chanel ! A quelle heure es-tu partie, hier soir ?

Madame CHANEL. Vers minuit.

CATHERINE. Tu es allée te promener ?..

Madame CHANEL. Tu te moques ! Avec un temps pareil !

CATHERINE. Tu as reçu des visites ?

Madame CHANEL, après un temps de gêne. Des visites ?.. Il y a dix ans que je n’en ai pas reçu !

 

Catherine et Suzon se regardent. Madame Chanel, soudain éclate.

 

Catherine, je t’ai repassé un pantalon dans la lingerie. Va t’habiller correctement !

CATHERINE. Oui ! J’y vais !

 

Elle sort vers l’office en ricanant.

Scène XXIII

Suzon, Mme Chanel, puis Mamy entre.

 

SUZON. Chanel, est-ce que Louise travaille bien ?

Madame CHANEL. Oh ! sur ce chapitre-là, je vais te dire ce que je pense : Louise est une coquine qui va de place en place, avec l’espoir de coucher avec le patron !.. Quant aux autres !..

 

Mamy est entrée sans faire de bruit. Elle a entendu les dernières phrases de Chanel.

 

MAMY. Quant aux autres, je m’en charge !

 

Alors Chanel sort avec une dignité composée. La grand-mère met son doigt à ses lèvres : « Chut ! » Et, avec des airs de conspirateur, entraîne Suzon dans un coin.

 

MAMY. Il faut absolument que je te fasse une confidence. Il n’y a que toi en qui j’aie confiance… Voilà… Ton père n’avait plus d’argent ! Personne ne le sait, que moi !

SUZON. Mais c’est très important. Explique-toi…

MAMY, tout bas, très vite. J’ai voulu donner à Marcel, en reconnaissance pour notre hébergement, des actions que je tenais de ton grand-père, le colonel. Il les a refusées et il m’a dit : « Gardez votre argent ! Il serait impuissant à me sauver de la faillite… » Alors pour ne pas le trahir, j ai joué, pour la famille, celle qui refuse de donner ses titres…

SUZON. Ensuite, qu’as-tu fait ?

MAMY. Rien. J’ai gardé mes actions. Pas pour longtemps, parce que…

SUZON. Parce que ?..

MAMY, tremblante. Parce que on me les a volées, il y a deux jours…

SUZON. Volées ?

MAMY. On a drogué mon porto !.. Oui, un petit verre de porto après le dîner fait du bien… à mes douleurs ! On m a droguée, on est entrée dans ma chambre et on m a volée ! C’est quelqu’un qui savait la cachette !

SUZON. Sous ton oreiller !

MAMY, soufflée. Sous mon ?.. Comment le sais-tu ?

SUZON. Tout le monde semble le savoir…

MAMY, s’exaltant. Tout le monde ! Ah ! bande de voleurs ! Au voleur ! (Elle hurle.) A l’assassin ! Au voleur !

Scène XXIV

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine, Louise, Mme Chanel

 

Toutes les femmes réapparaîtront, l’une après l’autre, attirées par les cris.

 

GABY. Qu’est-ce qu’il y a, maman ? Tu as perdu la tête !

MAMY. Pas la tête, non !

SUZON. Grand-mère vient de m’apprendre qu’on lui a volé ses titres, la nuit, il y a deux jours…

AUGUSTINE, fonçant. Les titres ! Ah ! menteuse ! Tu les as vendus en cachette et tu ne veux pas me donner ma part ! Ma part ! Ma part !

 

Gaby la retient.

 

MAMY. On me les a volés !

GABY. Voyons, qui le les aurait pris ?

MAMY. Je ne sors jamais de ma chambre !

AUGUSTINE. Oh ! je t’entends bouger, toutes les nuits ! J’entends craquer ton parquet !

MAMY. Tu ne dors donc jamais ?

AUGUSTINE. Jamais !.. J’écoute ! Je passe la nuit à écouter ! Et si les petites n’étaient pas là, je vous dirais bien ce qu’il m’est arrivé d’entendre !

GABY, méprisante. Ma pauvre Augustine !

AUGUSTINE. J’y suis ! C’est toi qui as volé titres de maman, rends-les !

 

Elle lui saute dessus. Bataille.

 

TOUTES, ensemble. Augustine ! Sois calme. Tu ne sais pas ce que tu dis ! Etc

 

On les sépare. Dans le silence qui suit, on entend le rire de Louise qui observait la bataille.

 

GABY. Quoi ?

LOUISE. Oh ! Pardon !

GABY. Que personne ne bouge. Je prends la voiture…

 

Elle sort très vite par la terrasse.

 

LOUISE. Madame ! Votre sac ! Les clefs de la voiture !

 

Elle s’élance avec le sac de Gaby et disparaît à son tour dans le jardin.

Scène XXV

Mamy, Suzon, Catherine, Augustine, Mme Chanel

 

SUZON, avec reproche. Tante Augustine ! Quelle honte !

AUGUSTINE, agressive. J’ai été trop malheureuse avant de venir ici, avec maman !.. Trop pauvre !..

MAMY. Trop pauvre ! Quand je me suis retrouvée seule à la mort de ton père, avec ta sœur et toi à élever… il a bien fallu que je travaille !.. Une femme seule, c’est affreux… Gaby va connaître ça, maintenant… La vie recommence toujours, elle n’invente rien.

AUGUSTINE. J’espère que Gaby, elle, ne fera pas de différence entre ses filles ! Entre celle qui est déjà une dame et l’autre qui passe pour la bonne à rien.

CATHERINE, qui se promène dans la voiture de Mamy. T’en fais pas pour moi. Les complexes, c’est pas mon rayon !

AUGUSTINE. Attends ! Ça viendra ! Moi ça a commencé au bal. On ne m’invitait jamais !

CATHERINE. Moi, j’ai horreur du bal !

AUGUSTINE. Moi aussi ! Mais j’y allais quand même. Pour faire comme les autres. Pour me faire des « relations » ! Mais je m’en suis jamais fait… Alors, un jour j’ai décidé de ne plus y aller. C’était fini. Je suis restée avec Maman. On a essayé de ne pas trop se disputer…

MAMY. Augustine…

AUGUSTINE. Je t’aime bien, maman, quoi que tu en penses ! J’aime tout le monde ; Mais personne ne comprend ma façon d’aimer. On croit que c’est de la haine…

CATHERINE. Gomme le bon vin qu’on ne boit pas… ça fait du vinaigre !

SUZON. Catherine… Tais-toi ! Nous avons toutes nos peines et nos excuses… A Augustine. A présent, il faut oublier les petites choses et faire face aux grandes… Et les grandes…

AUGUSTINE, qui s’exalte. Ah ! le jour de ton arrivée ! Assassiné ! Un couteau dans le dos !

SUZON. Tais-toi !

AUGUSTINE. Je dis les choses telles qu’elles sont… Tu as dit vrai, l’assassin est dans la maison…

 

Catherine se met à gémir dans les bras de Chanel.

 

Madame CHANEL. Vous faites peur à la petite !

AUGUSTINE, bas à Suzon, vite. Cette gosse est nue détraquée et c’est la faute de ta mère. Elle lui laisse lire n’importe quel livre jusqu’à l’aube, avec la lumière qui m’empêche de dormir ! Enfin !.. je ne veux pas accabler à présent ma pauvre sœur, parce que…

SUZON. Parce que ?

AUGUSTINE. Parce que ça ne me regarde pas ! Et que je ne le dirai pas ! Non… je ne dirai pas que… Très vite. Gaby réclamait toujours à cor et à cri, surtout à cri, de l’argent à Marcel… Et si elle le dépensait à tort et à travers et Dieu sait avec qui, ça ne me regarde pas et… je ne le dirai pas non plus ! Ton père, un homme si bon ! Quand il lui faisait une remarque, pan ! elle le mouchait ! Un homme pareil ! Tout ce qu’il a fait pour moi… Pour nous ! Il ne manquait jamais de m’acheter des chocolats, des bonbons… Nous avoir hébergés malgré la mauvaise volonté de ta mère, c’est…

Scène XXVI

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine, Louise, Mme Chanel

Augustine va pleurer. Soudain Gaby revient, suivie de Louise.

 

LOUISE. Non ! Non ! Et non ! Ce coup-là, inutile de dire à Madame que je lui donne mes huit jours !

GABY. Croyez-vous que ce soit le moment ?

LOUISE. J’en avais déjà assez de tout le monde avant !

SUZON. Mais qu’est-ce qui se passe ?

GABY. La voiture ne part pas ! On a arraché tous les fils du moteur !

 

Sensation.

 

LOUISE, ricanant. « On » a arraché !.. Qui « on » ?

GABY, à Louise. Gardez vos insolences !

LOUISE. Ce ne sont pas des insolences, ce sont des constatations.

GABY. Au premier interrogatoire de la police, je serai obligée de dire que vous sortez très souvent le soir, ma fille, et que tout le monde le sait !

LOUISE. Au premier interrogatoire de la police, je serai obligée de dire que vous sortez très souvent, le soir, Madame… et que tout le monde l’ignore !!!

GABY. Il y a des lois contre les faux témoignages.

LOUISE. Il y a aussi des lois pour hériter !

GABY. Ça signifie ?

LOUISE. Qu’il faut prévenir le notaire.

GABY. Le notaire, pourquoi ?

LOUISE. Pour l’héritage. Vous savez bien : « A qui profite le crime? »

GABY. Je ne comprends pas.

CATHERINE. Ben oui, la personne qui hérite de l’assassiné est forcément l’assassin. Tous les bouquins policiers le disent !

GABY. Tu ferais mieux d’apprendre la géographie ! Et elle gifle Catherine.

AUGUSTINE. C’est bien la premiére fois que tu t’occupes de ses etudes !

SUZON. Maman… il n’y a plus qu’une solution : partir à pied… J’y vais.

GABY. Je vais avec toi…

SUZON. Non, maman, je vais courir jusqu’à la route…

GABY. Alors, fais vite, cet insolement n’est plus tolérable !

 

Suzon s’élance, mais on entend soudain du bruit.

 

LOUISE. Ecoutez !.. Regardez ! On marche… Dans le jardin…

GABY. Chut !

 

On écoute dans la terreur. Bruit de pas. Tout le monde bat en retraite vers le fond de la pièce.

 

LOUISE. C’est l’assassin qui revient…

MADAME CHANE Taisez-vous !

AUGUSTINE. Je me sens mal… Je me sens mal !

GABY. Regardez…

Scène XXVII

Mamy, Suzon, Gaby, Catherine, Augustine, Louise, Mme Chanel, Pierrette

Une ombre est apparue derrière le store baissé de la baie. C’est une femme, vêtue d’un grand manteau. Elle regarde à travers la baie. Le groupe dés femmes s’est tassé et ne bouge pas. Pierrette pousse alors la porte et entre. C’est une belle femme de 35 ans environ. Elle regarde autour d’elle, s’avance avec prudence et aperçoit soudain le groupe des femmes. Surprise elle pousse un petit cri de frayeur.

 

PIERRETTE, très émue. Je m’excuse, mesdames… Je ne me serais jamais permis de venir ici, chez mon frère, sans être invitée… et surtout par un temps pareil ! Mais… les circonstances… je sais bien que je semble ridicule, mais… j’ai reçu, il y a une heure, un coup de téléphone… sans doute une affreuse plaisanterie… On m’a dit : « Venez vite, votre frère a été assassiné !.. » On a raccroché. Alors j’ai appelé ici… Mais votre appareil doit être en dérangement. Tout d’un coup, bêtement, j’ai eu peur… Le boulanger m’a déposée, en bas, sur la route et…

 

Les femmes l’encerclent.

 

Pourquoi me regardez-vous toutes comme ça ? C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Répondez !

 

Elle réalise que ce doit être vrai et pousse un cri de terreur, puis grimpe l’escalier et essaye d’ouvrir la porte de la chambre de Marcel. Elle se retourne, livide.

 

Pourquoi la chambre de mon frère est-elle fermée ?

GABY. Comment savez-vous que c’est sa chambre, vous qui n’êtesjamais venue ici ?

PIERRETE. Vous fixez toutes cette porte… Elle secoue la poignée, puis frappe. Marcel ! Marcel ! Ouvre-moi ! C’est Pierrette ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Marcel !

GABY. Ne criez pas, je vous en prie… Marcel est mort.

PIERRETTE. Mort ! C’est vrai… vrai ?..

LOUISE. Un couteau dans la dos…

 

Pierrette livide, défigurée, descend quelques marches et se laisse aller sur la rampe en sanglotant.

 

GABY, qui est venue se poster devant elle. Vous admettrez que, devant votre irruption, je me trouve l’obligée de vous poser quelques questions…

PIERRETTE. Laissez-moi, je vous en prie…

GABY. Avez-vous reconnu la voix qui vous téléphonait ?

PIERRETTE. Non, elle a si peu parlé…

GABY. Une voix d’homme ?

PIERRETTE. Non. De femme !

 

Un temps.

 

GABY. Je ne crois guère à votre coup de téléphone.

PIERRETTE. Dans quel but aurais-je inventé cela ?

GABY. Pour avoir un prétexte pour venir ici, ce matin. Que dis-je, pour y revenir ! Car vous êtes déjà venue ici, n’est-ce pas ?

PIERRETTE. Jamais !

GABY. Pourquoi les chiens n’ont-ils pas aboyé ? Ils semblent habitués à vous.

PIERRETTE. Est-ce que je sais ?

 

Un temps.

 

Pourquoi la porte est-elle fermée ?

GABY. Pour empêcher quiconque de toucher quoi que ce soit.

PIERRETTE. …Qui a la clef ?

GABY. Nous toutes.

PIERRETTE. Je veux voir Marcel. Donnez-moi la clef. Je veux entrer.

GABY. Pour faire disparaître quelque chose que vous auriez laissé derrière vous, sans doute ?

PIERRETTE, dans un cri. Donnez-moi cette clef ou j’enfonce la porte !

GABY. Prenez la clef vous-même…

 

Elle lui montre la clef au coin du meuble. Pierrette hésite, puis traverse la pièce pour prendre la clef, les autres femmes s’écartant d’elle à son passage. Pierrette s’empare de la clef et fonce sur la porte qu’elle essaie d’ouvrir… en vain.

 

PIERRETTE. Mais… cette clef n’ouvre pas !

GABY. Comment ?

PIERRETTE. Regardez vous-même !

 

Gaby monte et essaie à son tour, puis.

 

GABY. Ce n’est plus la clef… On l’a changée !

 

On se regarde interdit.

 

CATHERINE. Pas de téléphone, pas de voiture et plus de clef…

AUGUSTINE. Une, ici, travaille contre nous. Le doute n’est plus possible.

MAMY. Ah ! Par pitié ! Je vous supplie de réfléchir à ce que vous dites… C’est très grave… Nos nerfs ne vont pas résister !

SUZON. Que veux-tu qu’elles disent, grand-mère ? Moi aussi, je suppose le pire… Nous avons toutes tourné autour de cette clef. Chacune a pu l’échanger contre une autre. Pour nous empêcher d’entrer chez papa. Y compris tante Pierrette qui, en montant, de dos, a pu faire la substitution.

 

C’en est trop! Pierrette fonce vers l’extérieur. Trois femmes lui barrent la porte.

 

PIERRETTE. Non mais ! Dites donc ! Vous me gardez prisonnière ?

GABY. Appelez ça comme vous voulez.

 

Alors Pierrette se résigne et redescend au centre de la pièce, balançant son manteau n’importe où !

 

PIERRETTE. Bon… Qui êtes-vous, d’abord, toutes ?

SUZON. Je suis votre nièce, Suzon.

CATHERINE. Moi, Catherine…

MAMY. Je suis Mamy et…

GABY, attaque. Quand avez-vous vu mon mari pour la dernière fois ?

PIERRETTE. Nous sommes fâchés, vous le savez bien…

GABY. Ne me dites pas que vous ne le rencontriez jamais, je ne vous croirais pas…

PIERRETTE. Oui !.. J’ai rencontré Marcel une ou deux fois, par hasard, en ville !.. Il m’aimait beaucoup et souffrait que vous me refusiez l’accès de la maison…

GABY. C’est un monde !

SUZON. En tout cas, maintenant, vous y êtes dans la maison !

PIERRETTE. Oui… ce coup de téléphone semble avoir voulu me joindre à vous. C’est clair !

SUZON. Pourquoi le criminel vous aurait-il avertie ?

GABY. C’est invraisemblable…

PIERRETTE, glapit, haineuse. En tout cas mon frère est mort et je suis décidée à vous soupçonner toutes, d’avance et par principe !

GABY. Vous êtes beaucoup plus soupçonnante que nous !

PIERRETTE. Ah ! Vous trouvez ?

GABY. Oui. Le fait que vous ayez voulu fuir prouve que vous êtes coupable !

PIERRETTE. J’allais prévenir la police. La mort de Marcel me prive de tout ce qui me restait au monde. En le perdant, je suis plus seule que jamais… Tandis que vous… c’est la liberté, la richesse !

GABY. Accusez-moi de ce meurtre !

PIERRETTE. Pourquoi pas ?

 

Elles sont dressées face à face.

 

MAMY, s’interpose. Nous perdons la tête… Je suis la belle-mère de Marcel et voici mon autre fille, Augustine. Nous étions hébergées par mon gendre, votre frère. J’avais de l’argent, Mademoiselle, et, figurez-vous, on me l’a volé, l’autre nuit…

AUGUSTINE. Maman ! Ah !

MAMY. Autant mettre Mademoiselle au courant tout de suite.

PIERRETTE, qui fixe Augustine. Alors, c’est vous, Augustine ? J’étais curieuse de vous connaître.

AUGUSTINE, outrée. Pour quelles raisons, s’il vous plaît ?

PIERRETTE. Parce que nous sommes abonnées au même club de lecture.

MAMY. Tu es abonnée à un club de lecture ? Tu ne me l’avais jamais dit.

PIERRETTE. Excusez-moi, j’ai gaffé.

AUGUSTINE, pâle. Pas du tout. J’y suis inscrite, mais n’y prends jamais rien.

MAMY. Ma fille n’aime pas lire.

PIERRETTE. Ah ! vraiment ? J’y suis abonnée moi aussi et la secrétaire, qui est bavarde, m’a dit que vous preniez au moins cinq romans par semaine. Et tous, des romans d’amour !!!

AUGUSTINE. Vous vous trompez.

PIERRETTE. C’est possible ! En tout cas, vous avez lu, il y a huit jours « La Gondole des Amants ! » Non ?

AUGUSTINE, perd pied. « La Gondole des Amants ?.. » Je ne sais plus…

PIERRETTE. J’ai pris ce roman juste après vous… Le hasard, ou presque ! Et j’ai été comblée ! Entre les pages du livre, j’ai trouvé quelque chose vous appartenant. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à vous.

SUZON. Qu’avez-vous trouvé dans ce livre ?

MAMY. Si ma fille y a laissé quelque chose, rendez-le-lui et c’est tout.

PIERRETTE. Vous avez oublié le brouillon d’une lettre que vous avez adressée à mon frère.

GABY. A Marcel ? Tu écrivais à Marcel que tu voyais tous les jours ?

AUGUSTINE. C’est une invention de cette femme.

PIERRETTE. Une invention ? Vous n’avez pas de chance ! Je conserve tout, c’est une très, très, très vieille habitude ! Elle sort de son sac une feuille de papier qu’elle va passer sous le nez des autres en la lisant à haute voix. « Cher Marcel, il ne faut pas m’en vouloir d’avoir fait une scène à maman devant toi à propos des titres ! J’étais obligée de réclamer ma part pour ne pas qu’elle soupçonne le trop grand intérêt que je te porte. S’il n’avait tenu qu’à moi, je te les aurais donnés… », etc., etc., etc… presque illisible… Ah ! « Sache que je suis capable de tout pour t’éviter des ennuis, mais cesse de me narguer avec Gaby. Je glisse ce mot sous ta porte et t’embrasse affectueusement. Signé : Augustine. »

AUGUSTINE, lui arrachant la lettre des mains et la déchirant en petits morceaux. Ce n’est pas vrai ! Je n’ai jamais aimé Marcel ! Je le détestais. C’était un noceur ; il avait des liaisons un peu partout !.. Et je lui aurais donné mes titres pour qu’il les porte à ses maîtresses ? Regardez sa sœur, avec son sourire, et dites-vous bien que c’est la même famille.

MAMY. Ma fille ne sait plus ce qu’elle dit.

AUGUSTINE, à Pierrette. Vous me le paierez.

PIERRETTE. Des menaces ? Un mobile de meurtre et des menaces, c’est beaucoup pour une seule personne.

AUGUSTINE. Ce n’est pas vrai, je n’ai pas pu tuer ! Je n’ai pas bougé de ma chambre de la nuit.

GABY. Pardon ! Tu as été cinq fois dans la salle de bains.

AUGUSTINE. La salle de bains ? Quelle salle de bains ? Comme elle ne sait plus que dire, elle sanglote.

SUZON, reprend la situation en main. Bravo ! tante Pierrette, pour cette diversion sur Augustine. Vous êtes très forte. Seulement, nous avons quelques questions à vous poser.

PIERRETTE, va s’asseoir, allumant une cigarette pour calmer sa nervosité. Je vous écoute.

SUZON. Etes-vous déjà venue ici ?

PIERRETTE. Jamais.

SUZON. Vous mentez : nous en avons la preuve.

PIERRETTE, se retournant brusquement vers Madame Chanel. Chanel… Merci !

Madame CHANEL, affolée. Je n’ai rien dit, Pierrette !

 

Pierrette se mord les lèvres.

 

GABY. Qu’est-ce que ça signifié ?

SUZON. Oui, elles se connaissent, se rencontrent, je le sais. Elles adorent toutes deux jouer aux cartes.

GABY. Où vous rencontrez-vous ?

PIERRETTE, après un temps. Chez moi. En ville ! Le soir ! C’est notre droit… Non ?

GABY. A qui ferez-vous croire que Madame Chanel fait neuf kilomètres dans la nuit pour faire une partie de carte?

SUZON. Oui, vous mentez encore ! Je vous ai demandé si vous veniez ici en cachette et vous vous êtes tournée vers Chanel ! Donc vous veniez ici et Chanel le savait ! Mieux, elle vous accompagnait, et les chiens se sont habitués à vous. Repondez.

 

Un silence.

 

MADAME CHANEL. Oh ! Autant le dire, Pierrette. Aux autres. Je la recevais dans mon pavillon ou souvent, elle passait la nuit…

GABY. Voilà ! Et du pavillon à la maison, la distance n’a pas du être longue à franchir !

PIERRETTE. Oui, je suis venu ici un jour voir mon frère. Bon ! J’avais quelque chose d’important, à lui dire.

SUZON. C’était si important ? Madame Chanel ne pouvait pas faire la commission

 

Silence de Pierrette et de Madame Chanel.

 

Ecoutez, les circonstances sont graves, la police va arriver !

AUGUSTINE. Si elle arrive ! Car personne ne semble se decider à aller la chercher !

SUZON. Oui… La police met beaucoup moins de gants que nous pour découvrir toutes la vérités qui se cachent dans cette maison. Alors, faites un effort pour parler…

GABY, acide. Elle venait sans doute lui demander de l’argent.

PIERRETTE, se dresse. Je n’ai jamais demandé de l’argent à Marcel.

GABY. Mais il vous en a donné de lui-même, n’est-ce pas ?

PIERRETTE. Parfaitement. Il a compris que j’étais gênée, et une ou deux fois, il m’a aidée.

GABY, se dresse aussi. C’est inconcevable !

SUZON. Maman, tais-toi ! Papa était libre… Là n’est pas la question !

GABY, s’enflammant. Comment ! Cette fille soutire de l’argent à mon mari et je ne dois pas dire un mot ? Mais cet argent était à moi, il me revenait de droit…

PIERRETTE, brusquement. Maintenant il est à vous tout à fait !

GABY. Oui. Parfaitement !

PIERRETTE. Votre amour de l’argent vous étouffera, ma chère belle-sœur…

GABY. Vous entendez ? Elle ose me dire que…

SUZON, logique et nette. Il fallait te taire, maman !

GABY. Cette femme est épouvantable ! Elle s’effondre. Je suis à bout. Elle pleure dans son mouchoir.

CATHERINE, à Suzon. Alors, inspecteur, cette enquête ? Ça avance ? Elle est rabrouée par Mamy.

SUZON. Ecoutez !.. Il s’agit de savoir ce que toutes nous avons fait exactement cette nuit. Maman, où étais-tu ?

GABY. Dans ma chambre. Quelle question !

SUZON. En es-tu sortie ?

GABY, troublée, dirait-on. Non… Si ! une fois. J’ai été voir si Catherine n’était pas malade, il m’avait semblé entendre claquer la porte… Elle lisait tranquillement et je suis rentrée me coucher.

SUZON. Tu n’as rencontré personne dans le couloir ?

GABY. Si… Non… Je ne sais plus !

SUZON. Catherine, tu t’es, levée !

CATHERINE. Oui, pour aller au petit coin, quand maman a dû m’entendre. Je n’ai vu personne.

SUZON. Tu n’as rien entendu ?

CATHERINE. Tu sais, j’étais en plein dans mon bouquin, et je n’ai pas fait attention. Tante Augustine, un moment, m’a dit d’éteindre.

SUZON. Tu lui as répondu ?

CATHERINE. Oui.

AUGUSTINE. Oui. Un gros mot… Petite peste ! A ce souvenir, elle griffe Catherine.

CATHERINE, hurlant. Tu vas me payer ça ! Je ne voulais pas le dire, mais… tant pis pour toi. Aux autres.