Antoine de Saint-Exupéry

LE PETIT PRINCE

Espace vide sur un fond décran sombre. On entend le sifflement lointain dune locomotive et le bruit dun train qui part. Le son sestompe, et un désert apparaît à lécran. La scène est également mise en valeur. LAviateur répare son avion. Le Petit Prince apparaît.

LE PETIT PRINCE. Sil vous plaît dessine-moi un mouton !

LAviateur. Hein !

LE PETIT PRINCE. Dessine-moi un mouton

LAviateur. Mais quest-ce que tu fais là ?

LE PETIT PRINCE. Sil vous plaît dessine-moi un mouton

LAviateur. Mais je ne savais pas dessiner.

LE PETIT PRINCE. Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.

LAviateur prend une tablette et y dessine. Des dessins apparaissent à lécran.[1].

Non ! Non ! Je ne veux pas dun éléphant dans un boa. Un boa cest très dangereux, et un éléphant cest très encombrant. Chez moi cest tout petit. Jai besoin dun mouton. Dessine-moi un mouton.

LAviateur dessine.

Non ! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.

LAviateur dessine.

Tu vois bien ce nest pas un mouton, cest un bélier. Il a des cornes

LAviateur dessine.

Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.

LAviateur. Ça cest la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.

LE PETIT PRINCE. Cest tout à fait comme ça que je le voulais !.. Crois-tu quil faille beaucoup dherbe à ce mouton ?

LAviateur. Pourquoi ?

LE PETIT PRINCE. Parce que chez moi cest tout petit

LAviateur. Ça suffira sûrement. Je tai donné un tout petit mouton.

LE PETIT PRINCE. Pas si petit que ça Tiens ! Il sest endormi (Pointant vers l'avion.) Quest-ce que cest que cette chose-là ?[2]

LAviateur. Ce nest pas une chose. Ça vole. Cest un avion. Cest mon avion. Je volais.

LE PETIT PRINCE. Comment ! tu es tombé du ciel ?

LAviateur. Oui.

LE PETIT PRINCE. Ah ! ça cest drôle Alors, toi aussi tu viens du ciel ! De quelle planète es-tu ?

LAviateur. Tu viens donc dune autre planète ?[3]

LE PETIT PRINCE. Cest vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien loin

LAviateur. Doù viens-tu, mon petit bonhomme ? Où est-ce  chez toi  ? Où veux-tu emporter mon mouton ?

LE PETIT PRINCE. Ce qui est bien, avec la caisse que tu mas donnée, cest que, la nuit, ça lui servira de maison.

LAviateur. Bien sûr. Et si tu es gentil, je te donnerai aussi une corde pour lattacher pendant le jour. Et un piquet.

LE PETIT PRINCE. Lattacher ? Quelle drôle didée !

LAviateur. Mais si tu ne lattaches pas, il ira nimporte où, et il se perdra

LE PETIT PRINCE. Mais où veux-tu quil aille !

LAviateur. Nimporte où. Droit devant lui

LE PETIT PRINCE. Ça ne fait rien, cest tellement petit, chez moi ! Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin Cest bien vrai, nest-ce pas, que les moutons mangent les arbustes ?

LAviateur. Oui. Cest vrai.

LE PETIT PRINCE. Ah ! Je suis content. Par conséquent ils mangent aussi les baobabs ?

LAviateur. les baobabs ne sont pas des arbustes, mais des arbres grands comme des églises et que, si même il emportait avec lui tout un troupeau déléphants, ce troupeau ne viendrait pas à bout dun seul baobab.

LE PETIT PRINCE. Il faudrait les mettre les uns sur les autres Les baobabs, avant de grandir, ça commence par être petit.

LAviateur. Cest exact ! Mais pourquoi veux-tu que tes moutons mangent les petits baobabs ?

LE PETIT PRINCE. Ben ! Voyons ! un baobab, si lon sy prend trop tard, on ne peut jamais plus sen débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater Cest une question de discipline. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète. Il faut sastreindre régulièrement à arracher les baobabs dès quon les distingue davec les rosiers auxquels ils ressemblent beaucoup quand ils sont très jeunes. Cest un travail très ennuyeux, mais très facile. Il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son travail. Mais, sil sagit des baobabs, cest toujours une catastrophe. Jai connu une planète, habitée par un paresseux. Il avait négligé trois arbustes Jaime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher de soleil

LAviateur. Mais il faut attendre

LE PETIT PRINCE. Attendre quoi ?

LAviateur. Attendre que le soleil se couche.

LE PETIT PRINCE (en riant.). Je me crois toujours chez moi ! Un jour, jai vu le soleil se coucher quarante-trois fois ! Tu sais quand on est tellement triste on aime les couchers de soleil

LAviateur. Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement triste ?

LE PETIT PRINCE. Un mouton, sil mange les arbustes, il mange aussi les fleurs ?

LAviateur. Un mouton mange tout ce quil rencontre.

LE PETIT PRINCE. Même les fleurs qui ont des épines ?

LAviateur. Oui. Même les fleurs qui ont des épines.

LE PETIT PRINCE. Alors les épines, à quoi servent-elles ?..

LAviateur (à part). Le Petit Prince ne renonçait jamais à une question, une fois quil lavait posée.

LE PETIT PRINCE. Les épines, à quoi servent-elles ?

LAviateur (au Petit Prince.) Les épines, ça ne sert à rien, cest de la pure méchanceté de la part des fleurs !

LE PETIT PRINCE. Je ne te crois pas ! Les fleurs sont faibles. Elles sont naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs épines

LAviateur (à part). Si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter dun coup de marteau.

LE PETIT PRINCE. Et tu crois, toi, que les fleurs

LAviateur. Mais non ! Mais non ! Je ne crois rien ! Jai répondu nimporte quoi. Je moccupe, moi, de choses sérieuses !

LE PETIT PRINCE. De choses sérieuses ! Tu parles comme les grandes personnes ! Tu confonds tout tu mélanges tout ! Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il na jamais respiré une fleur. Il na jamais regardé une étoile. Il na jamais aimé personne. Il na jamais rien fait dautre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi :  Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !  et ça le fait gonfler dorgueil. Mais ce nest pas un homme, cest un champignon !

LAviateur. Un quoi ?

LE PETIT PRINCE. Un champignon ! Il y a des millions dannées que les fleurs fabriquent des épines. Il y a des millions dannées que les moutons mangent quand même les fleurs. Et ce nest pas sérieux de chercher à comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des épines qui ne servent jamais à rien ? Ce nest pas important la guerre des moutons et des fleurs ? Ce nest pas plus sérieux et plus important que les additions dun gros Monsieur rouge ? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui nexiste nulle part, sauf dans ma planète, et quun petit mouton peut anéantir dun seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce quil fait, ce nest pas important ça ! Si quelquun aime une fleur qui nexiste quà un exemplaire dans les millions et les millions détoiles, ça suffit pour quil soit heureux quand il les regarde. Il se dit :  Ma fleur est là quelque part  Mais si le mouton mange la fleur, cest pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles séteignaient ! Et ce nest pas important ça ! (Il se détourne.)

Retour en arrière. Le sifflet d'une locomotive, le bruit d'un train qui passe. Une baguette apparaît entre les mains de l'acteur, et il devient LAiguilleur. Le Petit Prince entre.

Le Petit Prince. (se tourne). Bonjour.

LAiguilleur. Bonjour.

Le Petit Prince. Que fais-tu ici ?

LAiguilleur. Je trie les voyageurs, par paquets de mille. Jexpédie les trains qui les emportent, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche.

Un train qui passe gronde, les vitres vibrent. Puis ils crient sur le bruit du train[4].

Le Petit Prince. Ils sont bien pressés. Que cherchent-ils ?

LAiguilleur. Lhomme de la locomotive lignore lui-même.

Le train se précipite dans l'autre sens.

Le Petit Prince. Ils reviennent déjà ?

LAiguilleur. Ce ne sont pas les mêmes. Cest un échange.

Le Petit Prince. Ils nétaient pas contents, là où ils étaient ?

LAiguilleur. On nest jamais content là où lon est.

Le train passe dans le sens avant.

Le Petit Prince. Ils poursuivent les premiers voyageurs ?

LAiguilleur. Ils ne poursuivent rien du tout. Ils dorment là-dedans, ou bien ils bâillent. Les enfants seuls écrasent leur nez contre les vitres.

Le Petit Prince. Les enfants seuls savent ce quils cherchent. Ils perdent du temps pour une poupée de chiffons, et elle devient très importante, et si on la leur enlève, ils pleurent

LAiguilleur. Ils ont de la chance.

Le Petit Prince a voulu demander de LAiguilleur une demande, mais il est occupé: il fait passer le train. Le Marchand le remplace: jetant la baguette, l'acteur met sur un panneau d'affichage.

Le Petit Prince. Bonjour.

Le Marchand. Bonjour. Cest les pilules perfectionnées qui apaisent la soif ! On en avale une par semaine et lon néprouve plus le besoin de boire !

Le Petit Prince. Pourquoi vends-tu ça ?

Le Marchand. Cest une grosse économie de temps. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.

Le Petit Prince. Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?

Le Marchand. On en fait ce que lon veut (Il disparaît.)

Nous retournons dans le désert. Sous la remarque du Petit Prince, l'Acteur du Marchand se transforme en LAviateur.

Le Petit Prince. Moi, si javais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine

LAviateur (conciliatoire). Je nai pas encore réparé mon avion, je nai plus rien à boire, et je serais heureux, moi aussi, si je pouvais marcher tout doucement vers une fontaine !

LE PETIT PRINCE (tournant). Mon ami le Renard

LAviateur. Mon petit bonhomme, il ne sagit plus du renard !

LE PETIT PRINCE. Pourquoi ?

LAviateur. Parce quon va mourir de soif

LE PETIT PRINCE. Je ne comprends pas ton raisonnement. Cest bien davoir eu un ami, même si lon va mourir. Moi, je suis bien content davoir eu un ami renard Jai soif aussi cherchons un puits

LAviateur (un geste de lassitude). Il est absurde de chercher un puits, au hasard, dans limmensité du désert Tu as donc soif, toi aussi ?

LE PETIT PRINCE. Leau peut aussi être bonne pour le cœur Les étoiles sont belles, à cause dune fleur que lon ne voit pas

LAviateur. Bien sûr.

LE PETIT PRINCE. Le désert est beau Ce qui embellit le désert, cest quil cache un puits quelque part

LAviateur. Oui, quil sagisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !

LE PETIT PRINCE. Je suis content, que tu sois daccord avec mon renard. Les hommes, ils senfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce quils cherchent. Alors ils sagitent et tournent en rond Ce nest pas la peine

Alors ils se retrouvent au puits qui apparaît à l'écran. Ils se tournent vers l'écran, dos au public, introduisant ainsi le spectateur à leur conversation.

LAviateur. Cest étrange, tout est prêt : la poulie, le seau et la corde

Le Petit Prince rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la poulie gémit.

LE PETIT PRINCE. Tu entends, nous réveillons ce puits et il chante

LAviateur. Laisse-moi faire, cest trop lourd pour toi.

LE PETIT PRINCE. Jai soif de cette eau-là, donne-moi à boire Les hommes de chez toi, cultivent cinq mille roses dans un même jardin et ils ny trouvent pas ce quils cherchent

LAviateur. Ils ne le trouvent pas.

LE PETIT PRINCE. Et cependant ce quils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu deau

LAviateur. Bien sûr.

LE PETIT PRINCE. Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur

Les dessins de lAviateur réapparaissent à lécran. Ce qui se passe commence à ressembler un peu à la conférence d'un guide touristique dans une galerie d'art.

Tes baobabs, ils ressemblent un peu à des choux Ton renard ses oreilles elles ressemblent un peu à des cornes et elles sont trop longues !

LAviateur. Tu es injuste, petit bonhomme, je ne savais rien dessiner que les boas fermés et les boas ouverts.

LE PETIT PRINCE. Oh ! ça ira, les enfants savent

Il interrompt la  conférence  et se tourne vers le Petit Prince. Lécran devient vide.

LAviateur. Tu as des projets que jignore

LE PETIT PRINCE. Tu sais, ma chute sur la Terre cen sera demain lanniversaire Jétais tombé tout près dici

LAviateur. Alors ce nest pas par hasard que, le matin où je tai connu, il y a huit jours, tu te promenais comme ça, tout seul, à mille milles de toutes les régions habitées ! Tu retournais vers le point de ta chute ?.. Ah ! jai peur

LE PETIT PRINCE. Tu dois maintenant travailler. Tu dois repartir vers ta machine. Je tattends ici. Reviens demain soir

LAviateur part.

Tu ne ten souviens donc pas ? Ce nest pas tout à fait ici !.. (Un temps.) Si ! Si ! cest bien le jour, mais ce nest pas ici lendroit (Un temps.) Bien sûr. Tu verras où commence ma trace dans le sable. Tu nas quà my attendre. Jy serai cette nuit (Un temps.) Tu as du bon venin ? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps ? (Un temps.) Maintenant va-ten

LAviateur revient.

LAviateur. Quelle est cette histoire-là ! Tu parles maintenant avec les serpents !

LE PETIT PRINCE. Je suis content que tu aies trouvé ce qui manquait à ta machine. Tu vas pouvoir rentrer chez toi

LAviateur. Comment sais-tu !

LE PETIT PRINCE. Moi aussi, aujourdhui, je rentre chez moi Cest bien plus loin cest bien plus difficile

LAviateur. Petit bonhomme, tu as eu peur

LE PETIT PRINCE. Jaurai bien plus peur ce soir

LAviateur. Petit bonhomme, nest-ce pas que cest un mauvais rêve cette histoire de serpent et de rendez-vous et détoile

Le petit prince regarde attentivement lAviateur, qui se fige.

LE PETIT PRINCE. Ce qui est important, ça ne se voit pas

LAviateur. Bien sûr (Ces mots résonnent.)

LE PETIT PRINCE. Cest comme pour la fleur. Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, cest doux, la nuit, de regarder le ciel. Toutes les étoiles sont fleuries.

LAviateur. Bien sûr (Le même jeu.)

LE PETIT PRINCE. Cest comme pour leau. Celle que tu mas donnée à boire était comme une musique, à cause de la poulie et de la corde tu te rappelles elle était bonne.

LAviateur. Bien sûr (Le même jeu.)

LE PETIT PRINCE. Tu regarderas, la nuit, les étoiles. Cest trop petit chez moi pour que je te montre où se trouve la mienne. Cest mieux comme ça. Mon étoile, ça sera pour toi une des étoiles. Alors, toutes les étoiles, tu aimeras les regarder Elles seront toutes tes amies. Et puis je vais te faire un cadeau (Il rit encore.)

LAviateur. Ah ! petit bonhomme, petit bonhomme jaime entendre ce rire !

LE PETIT PRINCE. Justement ce sera mon cadeau ce sera comme pour leau

LAviateur. Que veux-tu dire ?

LE PETIT PRINCE. Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour dautres elles ne sont rien que de petites lumières. Pour dautres, qui sont savants, elles sont des problèmes. Pour mon businessman elles étaient de lor. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne nen a

LAviateur. Que veux-tu dire ?

LE PETIT PRINCE. Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque jhabiterai dans lune delles, puisque je rirai dans lune delles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire ! (Il rit.) Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de mavoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras :  Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire !  Et ils te croiront fou. Je taurai joué un bien vilain tour Ce sera comme si je tavais donné, au lieu détoiles, des tas de petits grelots qui savent rire Cette nuit tu sais ne viens pas.

LAviateur. Je ne te quitterai pas.

LE PETIT PRINCE. Jaurai lair davoir mal jaurai un peu lair de mourir. Cest comme ça. Ne viens pas voir ça, ce nest pas la peine

LAviateur. Je ne te quitterai pas.

LE PETIT PRINCE. Je te dis ça cest à cause aussi du serpent. Il ne faut pas quil te morde Les serpents, cest méchant. Ça peut mordre pour le plaisir

LAviateur. Je ne te quitterai pas.

LE PETIT PRINCE. Cest vrai quils nont plus de venin pour la seconde morsure Tu as eu tort. Tu auras de la peine. Jaurai lair dêtre mort et ce ne sera pas vrai

LAviateur. Moi je me taisais.

LE PETIT PRINCE. Tu comprends. Cest trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps-là. Cest trop lourd.

LAviateur. Moi je me taisais.

LE PETIT PRINCE. Mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce nest pas triste les vieilles écorces

LAviateur. Moi je me taisais.

LE PETIT PRINCE. Ce sera gentil, tu sais. Moi aussi je regarderai les étoiles. Toutes les étoiles seront des puits avec une poulie rouillée. Toutes les étoiles me verseront à boire

LAviateur. Moi je me taisais.

LE PETIT PRINCE. Ce sera tellement amusant ! Tu auras cinq cents millions de grelots, jaurai cinq cents millions de fontaines

LAviateur. Moi je me taisais.

LE PETIT PRINCE. Cest là. Laisse-moi faire un pas tout seul Tu sais ma fleur jen suis responsable ! Et elle est tellement faible ! Et elle est tellement naïve. Elle a quatre épines de rien du tout pour la protéger contre le monde Voilà Cest tout[5]

Obscurcissement. On entend à nouveau le sifflement de la locomotive et du train au départ. Un dessin apparaît à l'écran, sur lequel tombe le Petit Prince, volant vers sa Rose. LActrice transfère l'attribut du Petit Prince à l'Acteur, et elle devient elle-même la Fleur.

La Fleur. Ah ! Je me réveille à peine Je vous demande pardon Je suis encore toute décoiffée

LE PETIT PRINCE. Que vous êtes belle !

La Fleur (doucement). Nest-ce pas ? Et je suis née en même temps que le soleil Cest lheure, je crois, du petit déjeuner. Auriez-vous la bonté de penser à moi

LActeur. Et le Petit Prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir deau fraîche, avait servi la fleur.

La Fleur. Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !

LE PETIT PRINCE. Il ny a pas de tigres sur ma planète. Et puis les tigres ne mangent pas lherbe.

La Fleur (doucement). Je ne suis pas une herbe.

LE PETIT PRINCE. Pardonnez-moi

La Fleur. Je ne crains rien des tigres, mais jai horreur des courants dair. Vous nauriez pas un paravent ?

LE PETIT PRINCE (à part). Horreur des courants dair ce nest pas de chance, pour une plante. Cette fleur est bien compliquée

La Fleur. Le soir vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez vous. Cest mal installé. Là doù je viens Ce paravent ?

Le Petit Prince. Jallais le chercher mais vous me parliez ! (à part) Jaurais dû ne pas lécouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas men réjouir. Cette histoire de griffes, qui mavait tellement agacé, eût dû mattendrir Je nai alors rien su comprendre ! Jaurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle membaumait et méclairait. Je naurais jamais dû menfuir ! jaurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais jétais trop jeune pour savoir laimer. (À la fleur.) Adieu (La fleur est silencieuse.) Adieu. (Il se retourne pour partir.)

La Fleur. Jai été sotte. Je te demande pardon. Tâche dêtre heureux. Mais oui, je taime. Tu nen as rien su, par ma faute. Cela na aucune importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche dêtre heureux Laisse ce globe tranquille. Je nen veux plus.

Le Petit Prince. Mais le vent

La Fleur. Je ne suis pas si enrhumée que ça Lair frais de la nuit me fera du bien. Je suis une fleur.

Le Petit Prince. Mais les bêtes

La Fleur. Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Il paraît que cest tellement beau. Sinon qui me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux grosses bêtes, je ne crains rien. Jai mes griffes.

Ils sembrassent. Le baiser.

Ne traîne pas comme ça, cest agaçant. Tu as décidé de partir. Va-ten.

Roque. Lorsque les acteurs se dispersent, attribut du Petit Prince (lécharpe?) à nouveau sur lActrice, une couronne apparaît sur la tête de lActeur. Bref, lActrice est à nouveau le Petit Prince et lActeur est le roi.

Le Roi. Ah ! Voilà un sujet. Approche-toi que je te voie mieux. Il est contraire à létiquette de bâiller en présence dun roi. Je te linterdis.

Le Petit Prince. Je ne peux pas men empêcher. Jai fait un long voyage et je nai pas dormi

Le Roi. Alors je tordonne de bâiller. Je nai vu personne bâiller depuis des années. Les bâillements sont pour moi des curiosités. Allons ! bâille encore. Cest un ordre.

Le Petit Prince. Ça mintimide je ne peux plus

Le Roi. Hum ! Hum ! Alors je je tordonne tantôt de bâiller et tantôt de

Le Petit Prince. Puis-je masseoir ?

Le Roi. Je tordonne de tasseoir.

Le Petit Prince. Sire je vous demande pardon de vous interroger

Le Roi. Je tordonne de minterroger.

Le Petit Prince. Sire sur quoi régnez-vous ?

Le Roi. Sur tout.

Le Petit Prince. Sur tout ?.. Sur tout ça ?

Le Roi. Sur tout ça

Le Petit Prince. Et les étoiles vous obéissent ?

Le Roi. Bien sûr. Elles obéissent aussitôt. Je ne tolère pas lindiscipline.

Le Petit Prince. Je voudrais voir un coucher de soleil Faites-moi plaisir Ordonnez au soleil de se coucher

Le Roi. Si jordonnais à un général de voler dune fleur à lautre à la façon dun papillon, ou décrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général nexécutait pas lordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?

Le Petit Prince (fermement). Ce serait vous.

Le Roi. Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. Lautorité repose dabord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple daller se jeter à la mer, il fera la révolution. Jai le droit dexiger lobéissance parce que mes ordres sont raisonnables.

Le Petit Prince. Alors mon coucher de soleil ?

Le Roi. Ton coucher de soleil, tu lauras. Je lexigerai. Mais jattendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.

Le Petit Prince. Quand ça sera-t-il ?

Le Roi (consulta dabord un gros calendrier).Hem ! hem ! hem ! hem ! ce sera, vers vers ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi.

Le Petit Prince (bâilla). Je nai plus rien à faire ici. Je vais repartir !

Le Roi. Ne pars pas. Ne pars pas, je te fais ministre !

Le Petit Prince. Ministre de quoi ?

Le Roi. De de la justice !

Le Petit Prince. Mais il ny a personne à juger !

Le Roi. On ne sait pas. Je nai pas fait encore le tour de mon royaume. Je suis très vieux, je nai pas de place pour un carrosse, et ça me fatigue de marcher.

Le Petit Prince (se pencha pour jeter encore un coup dœil sur lautre côté de la planète). Oh ! Mais jai déjà vu. Il ny a personne là-bas non plus

Le Roi. Tu te jugeras donc toi-même. Cest le plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, cest que tu es un véritable sage.

Le Petit Prince. Moi, je puis me juger moi-même nimporte où. Je nai pas besoin dhabiter ici.

Le Roi. Hem ! Hem ! je crois bien que sur ma planète il y a quelque part un vieux rat. Je lentends la nuit. Tu pourras juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de temps en temps. Ainsi sa vie dépendra de ta justice. Mais tu le gracieras chaque fois pour léconomiser. Il ny en a quun.

Le Petit Prince. Moi, je naime pas condamner à mort, et je crois bien que je men vais.

Le Roi. Non.

Le Petit Prince. Si Votre Majesté désirait être obéie ponctuellement, elle pourrait me donner un ordre raisonnable. Elle pourrait mordonner, par exemple, de partir avant une minute. Il me semble que les conditions sont favorables (Prit le départ.)

Le Roi. Je te fais mon ambassadeur.

Le Petit Prince (à part.) Les grandes personnes sont bien étranges.

Le Roi se transforme en le Vaniteux.

Le Vaniteux. Ah ! Ah ! Voilà la visite dun admirateur !

Le Petit Prince. Bonjour. Vous avez un drôle de chapeau.

Le Vaniteux. Cest pour saluer. Cest pour saluer quand on macclame. Malheureusement il ne passe jamais personne par ici.

Le Petit Prince. Ah oui ?

Le Vaniteux. Frappe tes mains lune contre lautre.

Le Petit Prince tape dans ses mains. Le Vaniteux s'incline.

Le Petit Prince (à part.) Ça cest plus amusant que la visite au roi. (Au Vaniteux.) Et, pour que le chapeau tombe, que faut-il faire ?

Le Vaniteux. Est-ce que tu madmires vraiment beaucoup ?

Le Petit Prince. Quest-ce que signifie admirer ?

Le Vaniteux. Admirer signifie reconnaître que je suis lhomme le plus beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la planète.

Le Petit Prince. Mais tu es seul sur ta planète !

Le Vaniteux. Fais-moi ce plaisir. Admire-moi quand même ! (Il change du Buveur.)

Le Petit Prince (en haussant un peu les épaules.) Je tadmire mais en quoi cela peut-il bien tintéresser ? (À part.) Les grandes personnes sont décidément bien bizarres. (Au Buveur.) Que fais-tu là ?

Le Buveur (dun air lugubre). Je bois.

Le Petit Prince. Pourquoi bois-tu ?

Le Buveur. Pour oublier.

Le Petit Prince. Pour oublier quoi ?

Le Buveur (en baissant la tête). Pour oublier que jai honte.

Le Petit Prince (il désirait le secourir). Honte de quoi ?

Le Buveur (acheva). Honte de boire ! (Senferma définitivement dans le silence de plus il change du Businessman.)

Le Petit Prince (à part.) Les grandes personnes sont décidément très très bizarres. (Du Businessman.) Bonjour. Votre cigarette est éteinte.

Le Businessman. Trois et deux font cinq. Cinq et sept douze. Douze et trois quinze. Bonjour. Quinze et sept vingt-deux. Vingt-deux et six vingt-huit. Pas le temps de la rallumer. Vingt-six et cinq trente et un. Ouf ! Ça fait donc cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et un.

Le Petit Prince. Cinq cents millions de quoi ?

Le Businessman. Hein ? Tu es toujours là ? Cinq cent un millions de je ne sais plus Jai tellement de travail ! Je suis sérieux, moi, je ne mamuse pas à des balivernes ! Deux et cinq sept

Le Petit Prince. Cinq cent un millions de quoi ?

Le Businessman. Depuis cinquante-quatre ans que jhabite cette planète ci, je nai été dérangé que trois fois. La première fois ça été, il y a vingt-deux ans, par un hanneton qui était tombé Dieu sait doù. Il répandait un bruit épouvantable, et jai fait quatre erreurs dans une addition. La seconde fois ça été, il y a onze ans, par une crise de rhumatisme. Je manque dexercice. Je nai pas le temps de flâner. Je suis sérieux, moi. La troisième fois la voici ! Je disais donc cinq cent un millions

Le Petit Prince. Millions de quoi ?

Le Businessman. Millions de ces petites choses que lon voit quelquefois dans le ciel.

Le Petit Prince. Des mouches ?

Le Businessman. Mais non, des petites choses qui brillent.

Le Petit Prince. Des abeilles ?

Le Businessman. Mais non. Des petites choses dorées qui font rêvasser les fainéants. Mais je suis sérieux, moi ! Je nai pas le temps de rêvasser.

Le Petit Prince. Ah ! des étoiles ?

Le Businessman. Cest bien ça. Des étoiles.

Le Petit Prince. Et que fais-tu de cinq cents millions détoiles ?

Le Businessman. Cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et un. Je suis sérieux, moi, je suis précis.

Le Petit Prince. Et que fais-tu de ces étoiles ?

Le Businessman. Ce que jen fais ?

Le Petit Prince. Oui.

Le Businessman. Rien. Je les possède.

Le Petit Prince. Tu possèdes les étoiles ?

Le Businessman. Oui.

Le Petit Prince. Mais jai déjà vu un roi qui

Le Businessman. Les rois ne possèdent pas. Ils  règnent  sur. Cest très différent.

Le Petit Prince. Et à quoi cela te sert-il de posséder les étoiles ?

Le Businessman. Ça me sert à être riche.

Le Petit Prince. Et à quoi cela te sert-il dêtre riche ?

Le Businessman. À acheter dautres étoiles, si quelquun en trouve.

Le Petit Prince (à part). Celui-là, il raisonne un peu comme mon ivrogne. (Au Businessman.) Comment peut-on posséder les étoiles ?

Le Businessman (grincheux). À qui sont-elles ?

Le Petit Prince. Je ne sais pas. À personne.

Le Businessman. Alors elles sont à moi, car jy ai pensé le premier.

Le Petit Prince. Ça suffit ?

Le Businessman. Bien sûr. Quand tu trouves un diamant qui nest à personne, il est à toi. Quand tu trouves une île qui nest à personne, elle est à toi. Quand tu as une idée le premier, tu la fais breveter : elle est à toi. Et moi je possède les étoiles, puisque jamais personne avant moi na songé à les posséder.

Le Petit Prince. Ça cest vrai. Et quen fais-tu ?

Le Businessman. Je les gère. Je les compte et je les recompte. Cest difficile. Mais je suis un homme sérieux !

Le Petit Prince. Moi, si je possède un foulard, je puis le mettre autour de mon cou et lemporter. Moi, si je possède une fleur, je puis cueillir ma fleur et lemporter. Mais tu ne peux pas cueillir les étoiles !

Le Businessman. Non, mais je puis les placer en banque.

Le Petit Prince. Quest-ce que ça veut dire ?

Le Businessman. Ça veut dire que jécris sur un petit papier le nombre de mes étoiles. Et puis jenferme à clef ce papier-là dans un tiroir.

Le Petit Prince. Et cest tout ?

Le Businessman. Ça suffit !

Le Petit Prince. Cest amusant. Cest assez poétique. Mais ce nest pas très sérieux. (Au Businessman.) Moi, je possède une fleur que jarrose tous les jours. Je possède trois volcans que je ramone toutes les semaines. Car je ramone aussi celui qui est éteint. On ne sait jamais. Cest utile à mes volcans, et cest utile à ma fleur, que je les possède. Mais tu nes pas utile aux étoiles (À part.) Les grandes personnes sont décidément tout à fait extraordinaires[6].

Le Businessman devient lAllumeur de réverbères.

Peut-être bien que cet homme est absurde. Cependant il est moins absurde que le roi, que le vaniteux, que le businessman et que le buveur. Au moins son travail a-t-il un sens. Quand il allume son réverbère, cest comme sil faisait naître une étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère, ça endort la fleur ou létoile. Cest une occupation très jolie. Cest véritablement utile puisque cest joli. (À lAllumeur) Bonjour. Pourquoi viens-tu déteindre ton réverbère ?

LAllumeur. Cest la consigne. Bonjour.

Le Petit Prince. Quest-ce que la consigne ?

LAllumeur. Cest déteindre mon réverbère. Bonsoir.

Le Petit Prince. Mais pourquoi viens-tu de le rallumer ?

LAllumeur. Cest la consigne.

Le Petit Prince. Je ne comprends pas.

LAllumeur. Il ny a rien à comprendre. La consigne cest la consigne. Bonjour. Je fais là un métier terrible. Cétait raisonnable autrefois. Jéteignais le matin et jallumais le soir. Javais le reste du jour pour me reposer, et le reste de la nuit pour dormir

Le Petit Prince. Et, depuis cette époque, la consigne a changé ?

LAllumeur. La consigne na pas changé. Cest bien là le drame ! La planète dannée en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne na pas changé !

Le Petit Prince. Alors ?

LAllumeur. Alors maintenant quelle fait un tour par minute, je nai plus une seconde de repos. Jallume et jéteins une fois par minute !

Le Petit Prince. Ça cest drôle ! Les jours chez toi durent une minute !

LAllumeur. Ce nest pas drôle du tout. Ça fait déjà un mois que nous parlons ensemble.

Le Petit Prince. Un mois ?

LAllumeur. Oui. Trente minutes. Trente jours ! Bonsoir.

Le Petit Prince. Tu sais je connais un moyen de te reposer quand tu voudras

LAllumeur. Je veux toujours. Car on peut être, à la fois, fidèle et paresseux.

Le Petit Prince. Ta planète est tellement petite que tu en fais le tour en trois enjambées. Tu nas quà marcher assez lentement pour rester toujours au soleil. Quand tu voudras te reposer tu marcheras et le jour durera aussi longtemps que tu voudras.

LAllumeur. Ça ne mavance pas à grand-chose. Ce que jaime dans la vie, cest dormir.

Le Petit Prince. Ce nest pas de chance.

LAllumeur. Ce nest pas de chance. Bonjour. (Il change en un vieux Monsieur.)

Le Petit Prince (Il poursuivait plus loin son voyage). Celui-là serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman. Cependant cest le seul qui ne me paraisse pas ridicule. Cest, peut-être, parce quil soccupe dautre chose que de soi-même. Celui-là est le seul dont jeusse pu faire mon ami. Mais sa planète est vraiment trop petite. Il ny a pas de place pour deux

Le vieux Monsieur. Tiens ! voilà un explorateur ! Doù viens-tu ?

Le Petit Prince. Quel est ce gros livre ? Que faites-vous ici ?

Le vieux Monsieur. Je suis géographe.

Le Petit Prince. Quest-ce quun géographe ?

Géographe. Cest un savant qui connaît où se trouvent les mers, les fleuves, les villes, les montagnes et les déserts.

Le Petit Prince. Ça cest bien intéressant. Ça cest enfin un véritable métier ! Elle est bien belle, votre planète. Est-ce quil y a des océans ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir.

Le Petit Prince (Il était déçu.) Ah ! Et des montagnes ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir.

Le Petit Prince. Et des villes et des fleuves et des déserts ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir non plus.

Le Petit Prince. Mais vous êtes géographe !

Géographe. Cest exact, mais je ne suis pas explorateur. Je manque absolument dexplorateurs. Ce nest pas le géographe qui va faire le compte des villes, des fleuves, des montagnes, des mers, des océans et des déserts. Le géographe est trop important pour flâner. Il ne quitte pas son bureau. Mais il y reçoit les explorateurs. Il les interroge, et il prend en note leurs souvenirs. Et si les souvenirs de lun dentre eux lui paraissent intéressants, le géographe fait faire une enquête sur la moralité de lexplorateur.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ?

Géographe. Parce quun explorateur qui mentirait entraînerait des catastrophes dans les livres de géographie. (Il s'endort, à la suite de quoi il se transforme en ivrogne..) Et aussi un explorateur qui boirait trop.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ?

Géographe. Parce que les ivrognes voient double. (Le Géographe réveille.) Alors le géographe noterait deux montagnes, là où il ny en a quune seule.

Le Petit Prince. Je connais quelquun qui serait mauvais explorateur.

Géographe. Cest possible. Donc, quand la moralité de lexplorateur paraît bonne, on fait une enquête sur sa découverte.

Le Petit Prince. On va voir ?

Géographe. Non. Cest trop compliqué. Mais on exige de lexplorateur quil fournisse des preuves. Sil sagit par exemple de la découverte dune grosse montagne, on exige quil en rapporte de grosses pierres. Mais toi, tu viens de loin ! Tu es explorateur ! Tu vas me décrire ta planète ! Alors ?

Le Petit Prince. Oh ! chez moi ce nest pas très intéressant, cest tout petit. Jai trois volcans. Deux volcans en activité, et un volcan éteint. Mais on ne sait jamais.

Géographe (comme un écho). On ne sait jamais.

Le Petit Prince. Jai aussi une fleur.

Géographe. Nous ne notons pas les fleurs.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ! cest le plus joli !

Géographe. Parce que les fleurs sont éphémères.

Le Petit Prince. Quest-ce que signifie :  éphémère  ?

Géographe. Les géographies sont les livres les plus précieux de tous les livres. Elles ne se démodent jamais. Il est très rare quune montagne change de place. Il est très rare quun océan se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles.

Le Petit Prince. Mais les volcans éteints peuvent se réveiller. Quest-ce que signifie  éphémère  ?

Géographe. Que les volcans soient éteints ou soient éveillés, ça revient au même pour nous autres. Ce qui compte pour nous, cest la montagne. Elle ne change pas.

Le Petit Prince. Mais quest-ce que signifie  éphémère  ?

Géographe. Ça signifie  qui est menacé de disparition prochaine .

Le Petit Prince. Ma fleur est menacée de disparition prochaine ?

Géographe. Bien sûr.

Le Petit Prince. Ma fleur est éphémère et elle na que quatre épines pour se défendre contre le monde ! Et je lai laissée toute seule chez moi ! (Au géographe.) Que me conseillez-vous daller visiter ?

Géographe. La planète Terre. Elle a une bonne réputation

Roque[7]. LActrice devient un anneau de rayon de lune le Serpent. LActeur est le Petit Prince.

Le Petit Prince. Bonne nuit.

Le Serpent. Bonne nuit.

Le Petit Prince. Sur quelle planète suis-je tombé ?

Le Serpent. Sur la Terre, en Afrique.

Le Petit Prince. Ah ! Il ny a donc personne sur la Terre ?

Le Serpent. Ici cest le désert. Il ny a personne dans les déserts. La Terre est grande.

Le Petit Prince (leva les yeux vers le ciel). Je me demande si les étoiles sont éclairées afin que chacun puisse un jour retrouver la sienne. Regarde ma planète. Elle est juste au-dessus de nous Mais comme elle est loin !

Le Serpent. Elle est belle. Que viens-tu faire ici ?

Le Petit Prince. Jai des difficultés avec une fleur.

Le Serpent. Ah !

Et ils se turent.

Le Petit Prince. Où sont les hommes ? On est un peu seul dans le désert

Le Serpent. On est seul aussi chez les hommes.

Le Petit Prince (Il le regarde longtemps). Tu es une drôle de bête, mince comme un doigt

Le Serpent. Mais je suis plus puissant que le doigt dun roi.

Le Petit Prince (il eut un sourire). Tu nes pas bien puissant tu nas même pas de pattes tu ne peux même pas voyager

Le Serpent. Je puis temporter plus loin quun navire. (Il senroula autour de la cheville du petit prince, comme un bracelet dor.) Celui que je touche, je le rends à la terre dont il est sorti. Mais tu es pur et tu viens dune étoile

Le Petit Prince ne répondit rien.

Tu me fais pitié, toi si faible, sur cette Terre de granit. Je puis taider un jour si tu regrettes trop ta planète. Je puis

Le Petit Prince. Oh ! Jai très bien compris mais pourquoi parles-tu toujours par énigmes ?

Le Serpent. Je les résous toutes.

Et ils se turent. Le Serpent change en une Fleur à trois pétales.

Le Petit Prince. Bonjour.

Le Fleur. Bonjour.

Le Petit Prince. Où sont les hommes ?

Le Fleur. Les hommes ? Il en existe, je crois, six ou sept. Je les ai aperçus il y a des années. Mais on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, ça les gêne beaucoup.

Le Petit Prince. Adieu.

Le Fleur. Adieu.

Le Petit Prince (à part). Dune montagne haute comme celle-ci, japercevrai dun coup toute la planète et tous les hommes (À tout hasard.) Bonjour!..

La fleur disparaît et lÉcho répond au Petit Prince.

LÉcho. Bonjour Bonjour Bonjour[8]

Le Petit Prince. Qui êtes-vous ?

LÉcho. Qui êtes-vous qui êtes-vous qui êtes-vous

Le Petit Prince. Soyez mes amis, je suis seul.

LÉcho. Je suis seul je suis seul je suis seul (Tombe silencieux.)

Le Petit Prince. Quelle drôle de planète ! Elle est toute sèche, et toute pointue et toute salée. Et les hommes manquent dimagination. Ils répètent ce quon leur dit Chez moi javais une fleur : elle parlait toujours la première (Il voit des roses. Ils résonnent aussi.) Bonjour.

Le jardin fleuri de roses. Bonjour.

Le Petit Prince (perplexe). Qui êtes-vous ?

Les roses. Nous sommes des roses. (Ils disparaissent.)[9]

Le Petit Prince (à part). Elle serait bien vexée, si elle voyait ça elle tousserait énormément et ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la soigner, car, sinon, pour mhumilier moi aussi, elle se laisserait vraiment mourir Je me croyais riche dune fleur unique, et je ne possède quune rose ordinaire. Ça et mes trois volcans qui marrivent au genou, et dont lun, peut-être, est éteint pour toujours, ça ne fait pas de moi un bien grand prince

Roque. LActeur est le Renard, lActrice est le Petit Prince.

LActeur et lActrice. Cest alors quapparut le renard.

Le Renard. Bonjour.

Le Petit Prince. Bonjour. (Il se retourna mais ne vit rien.)

Le Renard. Je suis là, sous le pommier.

Le Petit Prince. Qui es-tu ? Tu es bien joli

Le Renard. Je suis un renard.

Le Petit Prince. Viens jouer avec moi. Je suis tellement triste

Le Renard. Je ne puis pas jouer avec toi. Je ne suis pas apprivoisé.

Le Petit Prince. Ah ! pardon. (Après réflexion.) Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Tu nes pas dici, que cherches-tu ?[10]

Le Petit Prince. Je cherche les hommes. Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Les hommes, ils ont des fusils et ils chassent. Cest bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. Cest leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?

Le Petit Prince. Non. Je cherche des amis. Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Cest une chose trop oubliée. Ça signifie  créer des liens 

Le Petit Prince. Créer des liens ?

Le Renard. Bien sûr. Tu nes encore pour moi quun petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je nai pas besoin de toi. Et tu nas pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi quun renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu mapprivoises, nous aurons besoin lun de lautre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde

Le Petit Prince. Je commence à comprendre. Il y a une fleur je crois quelle ma apprivoisé

Le Renard. Cest possible. On voit sur la Terre toutes sortes de choses

Le Petit Prince. Oh ! ce nest pas sur la Terre.

Le Renard (il parut très intrigué). Sur une autre planète ?

Le Petit Prince. Oui.

Le Renard. Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?

Le Petit Prince. Non.

Le Renard. Ça, cest intéressant ! Et des poules ?

Le Petit Prince. Non.

Le Renard (soupira). Rien nest parfait. Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je mennuie donc un peu. Mais, si tu mapprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien mappellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, cest triste ! Mais tu as des cheveux couleur dor. Alors ce sera merveilleux quand tu mauras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et jaimerai le bruit du vent dans le blé (Il se tut et regarda longtemps le petit prince.) Sil te plaît apprivoise-moi !

Le Petit Prince. Je veux bien, mais je nai pas beaucoup de temps. Jai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.

Le Renard. On ne connaît que les choses que lon apprivoise. Les hommes nont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il nexiste point de marchands damis, les hommes nont plus damis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

Le Petit Prince. Que faut-il faire ?

Le Renard. Il faut être très patient, répondit le renard. Tu tassoiras dabord un peu loin de moi, comme ça, dans lherbe. Je te regarderai du coin de lœil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras tasseoir un peu plus près Il eût mieux valu revenir à la même heure. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de laprès-midi, dès trois heures je commencerai dêtre heureux. Plus lheure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je magiterai et minquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens nimporte quand, je ne saurai jamais à quelle heure mhabiller le cœur Il faut des rites.

Le Petit Prince. Quest-ce quun rite ?

Le Renard. Cest aussi quelque chose de trop oublié. Cest ce qui fait quun jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusquà la vigne. Si les chasseurs dansaient nimporte quand, les jours se ressembleraient tous, et je naurais point de vacances. (À part de lActeur.) Ainsi le Petit Prince apprivoisa le Renard. Et quand lheure du départ fut proche (Le Renard.) Ah !.. Je pleurerai.

Le Petit Prince. Cest ta faute, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je tapprivoise

Le Renard. Bien sûr.

Le Petit Prince. Mais tu vas pleurer !

Le Renard. Bien sûr.

Le Petit Prince. Alors tu ny gagnes rien !

Le Renard. Jy gagne, à cause de la couleur du blé Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau dun secret.

Des roses apparaissent[11].

Le Petit Prince. Vous nêtes pas du tout semblables à ma rose, vous nêtes rien encore. Personne ne vous a apprivoisées et vous navez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon Renard. Ce nétait quun renard semblable à cent mille autres. Mais jen ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.

Les roses se taisent

Vous êtes belles, mais vous êtes vides. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait quelle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque cest elle que jai arrosée. Puisque cest elle que jai mise sous globe. Puisque cest elle que jai abritée par le paravent. Puisque cest elle dont jai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque cest elle que jai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque cest ma rose. (Au Renard.) Adieu.

Le Renard. Adieu. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien quavec le cœur. Lessentiel est invisible pour les yeux.

Le Petit Prince. Lessentiel est invisible pour les yeux, répéta le Petit Prince, afin de se souvenir.

Le Renard. Cest le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

Le Petit Prince. Cest le temps que jai perdu pour ma rose fit le Petit Prince, afin de se souvenir.

Le Renard. Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas loublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose

Le Petit Prince. Je suis responsable de ma rose répéta le Petit Prince, afin de se souvenir.

Sifflet de locomotive. Le bruit d'un train au départ. Coupure électrique. Dans l'obscurité, le bruit d'un train est remplacé par le bourdonnement d'un moteur d'avion, qui s'estompe au loin. Briller. Scène vide. Écran sombre.

Fin

 



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[11] - . .