Antoine de Saint-Exupéry

LE PETIT PRINCE

Chapitre 1 Avion

LAviateur. Jai vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusquà une panne dans le désert du Sahara. Quelque chose sétait cassé dans mon moteur. Et comme je navais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile.

LE PETIT PRINCE. Sil vous plaît dessine-moi un mouton !

LAviateur. Hein !

LE PETIT PRINCE. Dessine-moi un mouton

LAviateur. Mais quest-ce que tu fais là ?

LE PETIT PRINCE. Sil vous plaît dessine-moi un mouton

LAviateur. Mais je ne savais pas dessiner.

LE PETIT PRINCE. Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.

LAviateur dessine.

Non ! Non ! Je ne veux pas dun éléphant dans un boa. Un boa cest très dangereux, et un éléphant cest très encombrant. Chez moi cest tout petit. Jai besoin dun mouton. Dessine-moi un mouton.

LAviateur dessine.

Non ! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.

LAviateur dessine.

Tu vois bien ce nest pas un mouton, cest un bélier. Il a des cornes

LAviateur dessine.

Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.

LAviateur. Ça cest la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.

LE PETIT PRINCE. Cest tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu quil faille beaucoup dherbe à ce mouton ?

LAviateur. Pourquoi ?

LE PETIT PRINCE. Parce que chez moi cest tout petit

LAviateur. Ça suffira sûrement. Je tai donné un tout petit mouton.

LE PETIT PRINCE. Pas si petit que ça Tiens ! Il sest endormi (Un silence.) Quest-ce que cest que cette chose-là ?

LAviateur. Ce nest pas une chose. Ça vole. Cest un avion. Cest mon avion. Je volais.

LE PETIT PRINCE. Comment ! tu es tombé du ciel ?

LAviateur. Oui.

LE PETIT PRINCE. Ah ! ça cest drôle Alors, toi aussi tu viens du ciel ! De quelle planète es-tu ?

LAviateur. Tu viens donc dune autre planète ?

LE PETIT PRINCE. Cest vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien loin

LAviateur. Doù viens-tu, mon petit bonhomme ? Où est-ce  chez toi  ? Où veux-tu emporter mon mouton ?

LE PETIT PRINCE. Ce qui est bien, avec la caisse que tu mas donnée, cest que, la nuit, ça lui servira de maison.

LAviateur. Bien sûr. Et si tu es gentil, je te donnerai aussi une corde pour lattacher pendant le jour. Et un piquet.

LE PETIT PRINCE. Lattacher ? Quelle drôle didée !

LAviateur. Mais si tu ne lattaches pas, il ira nimporte où, et il se perdra

LE PETIT PRINCE. Mais où veux-tu quil aille !

LAviateur. Nimporte où. Droit devant lui

LE PETIT PRINCE. Ça ne fait rien, cest tellement petit, chez moi ! Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin Cest bien vrai, nest-ce pas, que les moutons mangent les arbustes ?

LAviateur. Oui. Cest vrai.

LE PETIT PRINCE. Ah ! Je suis content. Par conséquent ils mangent aussi les baobabs ?

LAviateur. les baobabs ne sont pas des arbustes, mais des arbres grands comme des églises et que, si même il emportait avec lui tout un troupeau déléphants, ce troupeau ne viendrait pas à bout dun seul baobab.

LE PETIT PRINCE. Il faudrait les mettre les uns sur les autres Les baobabs, avant de grandir, ça commence par être petit.

LAviateur. Cest exact ! Mais pourquoi veux-tu que tes moutons mangent les petits baobabs ?

LE PETIT PRINCE. Ben ! Voyons ! un baobab, si lon sy prend trop tard, on ne peut jamais plus sen débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater Cest une question de discipline. Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète. Il faut sastreindre régulièrement à arracher les baobabs dès quon les distingue davec les rosiers auxquels ils ressemblent beaucoup quand ils sont très jeunes. Cest un travail très ennuyeux, mais très facile. Il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son travail. Mais, sil sagit des baobabs, cest toujours une catastrophe. Jai connu une planète, habitée par un paresseux. Il avait négligé trois arbustes (Un silence.) Jaime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher de soleil

LAviateur. Mais il faut attendre

LE PETIT PRINCE. Attendre quoi ?

LAviateur. Attendre que le soleil se couche.

LE PETIT PRINCE. Je me crois toujours chez moi ! Un jour, jai vu le soleil se coucher quarante-trois fois ! Tu sais quand on est tellement triste on aime les couchers de soleil

LAviateur. Le jour des quarante-trois fois tu étais donc tellement triste ?

LE PETIT PRINCE. Un mouton, sil mange les arbustes, il mange aussi les fleurs ?

LAviateur. Un mouton mange tout ce quil rencontre.

LE PETIT PRINCE. Même les fleurs qui ont des épines ?

LAviateur. Oui. Même les fleurs qui ont des épines.

LE PETIT PRINCE. Alors les épines, à quoi servent-elles ?..

LAviateur (à part). Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois quil lavait posée.

LE PETIT PRINCE. Les épines, à quoi servent-elles ?

LAviateur. Les épines, ça ne sert à rien, cest de la pure méchanceté de la part des fleurs !

LE PETIT PRINCE. Je ne te crois pas ! Les fleurs sont faibles. Elles sont naïves. Elles se rassurent comme elles peuvent. Elles se croient terribles avec leurs épines

LAviateur (à part). Si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter dun coup de marteau.

LE PETIT PRINCE. Et tu crois, toi, que les fleurs

LAviateur. Mais non ! Mais non ! Je ne crois rien ! Jai répondu nimporte quoi. Je moccupe, moi, de choses sérieuses !

LE PETIT PRINCE. De choses sérieuses ! Tu parles comme les grandes personnes ! Tu confonds tout tu mélanges tout ! Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il na jamais respiré une fleur. Il na jamais regardé une étoile. Il na jamais aimé personne. Il na jamais rien fait dautre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi :  Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !  et ça le fait gonfler dorgueil. Mais ce nest pas un homme, cest un champignon !

LAviateur. Un quoi ?

LE PETIT PRINCE. Un champignon ! Il y a des millions dannées que les fleurs fabriquent des épines. Il y a des millions dannées que les moutons mangent quand même les fleurs. Et ce nest pas sérieux de chercher à comprendre pourquoi elles se donnent tant de mal pour se fabriquer des épines qui ne servent jamais à rien ? Ce nest pas important la guerre des moutons et des fleurs ? Ce nest pas plus sérieux et plus important que les additions dun gros Monsieur rouge ? Et si je connais, moi, une fleur unique au monde, qui nexiste nulle part, sauf dans ma planète, et quun petit mouton peut anéantir dun seul coup, comme ça, un matin, sans se rendre compte de ce quil fait, ce nest pas important ça ! Si quelquun aime une fleur qui nexiste quà un exemplaire dans les millions et les millions détoiles, ça suffit pour quil soit heureux quand il les regarde. Il se dit :  Ma fleur est là quelque part  Mais si le mouton mange la fleur, cest pour lui comme si, brusquement, toutes les étoiles séteignaient ! Et ce nest pas important ça !

LAviateur. La fleur que tu aimes nest pas en danger Je lui dessinerai une muselière, à ton mouton Je te dessinerai une armure pour ta fleur Je (Il embrasse le Petit Prince. À part.) Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment latteindre, où le rejoindre Cest tellement mystérieux, le pays des larmes.

Roque: embrasse ouverte et maintenant lActrice qui a joué le Petit Prince devient la Fleur, et lActeur qui a joué LAviateur devient le Petit Prince.

Chapitre 2 La Fille

La Fleur. Ah ! Je me réveille à peine Je vous demande pardon Je suis encore toute décoiffée

LE PETIT PRINCE. Que vous êtes belle !

La Fleur (doucement). Nest-ce pas ? Et je suis née en même temps que le soleil Cest lheure, je crois, du petit déjeuner. Auriez-vous la bonté de penser à moi

LActeur. Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir deau fraîche, avait servi la fleur.

La Fleur. Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !

LE PETIT PRINCE. Il ny a pas de tigres sur ma planète. Et puis les tigres ne mangent pas lherbe.

La Fleur (doucement). Je ne suis pas une herbe.

LE PETIT PRINCE. Pardonnez-moi

La Fleur. Je ne crains rien des tigres, mais jai horreur des courants dair. Vous nauriez pas un paravent ?

LE PETIT PRINCE (à part). Horreur des courants dair ce nest pas de chance, pour une plante. Cette fleur est bien compliquée

La Fleur. Le soir vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez vous. Cest mal installé. Là doù je viens Ce paravent ?

Le Petit Prince. Jallais le chercher mais vous me parliez ! (À part) Jaurais dû ne pas lécouter, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas men réjouir. Cette histoire de griffes, qui mavait tellement agacé, eût dû mattendrir Je nai alors rien su comprendre ! Jaurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle membaumait et méclairait. je naurais jamais dû menfuir ! Jaurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais jétais trop jeune pour savoir laimer. (À la fleur.) Adieu (La fleur ne répond pas.) Adieu.

La Fleur. Jai été sotte. Je te demande pardon. Tâche dêtre heureux. Mais oui, je taime. Tu nen as rien su, par ma faute. Cela na aucune importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche dêtre heureux Laisse ce globe tranquille. Je nen veux plus.

Le Petit Prince. Mais le vent

La Fleur. Je ne suis pas si enrhumée que ça Lair frais de la nuit me fera du bien. Je suis une fleur.

Le Petit Prince. Mais les bêtes

La Fleur. Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Il paraît que cest tellement beau. Sinon qui me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux grosses bêtes, je ne crains rien. Jai mes griffes.

Hug, embrasse.

Ne traîne pas comme ça, cest agaçant. Tu as décidé de partir. Va-ten.

Roque.

Chapitre 3 Le Ciel

Le Roi. Ah ! Voilà un sujet. Approche-toi que je te voie mieux. Il est contraire à létiquette de bâiller en présence dun roi. Je te linterdis.

Le Petit Prince. Je ne peux pas men empêcher. Jai fait un long voyage et je nai pas dormi

Le Roi. Alors je tordonne de bâiller. Je nai vu personne bâiller depuis des années. Les bâillements sont pour moi des curiosités. Allons ! bâille encore. Cest un ordre.

Le Petit Prince. Ça mintimide je ne peux plus

Le Roi. Hum ! Hum ! Alors je je tordonne tantôt de bâiller et tantôt de

Le Petit Prince. Puis-je masseoir ?

Le Roi. Je tordonne de tasseoir.

Le Petit Prince. Sire je vous demande pardon de vous interroger

Le Roi. Je tordonne de minterroger.

Le Petit Prince. Sire sur quoi régnez-vous ?

Le Roi. Sur tout.

Le Petit Prince. Sur tout ?.. Sur tout ça ?

Le Roi. Sur tout ça

Le Petit Prince. Et les étoiles vous obéissent ?

Le Roi. Bien sûr. Elles obéissent aussitôt. Je ne tolère pas lindiscipline.

Le Petit Prince. Je voudrais voir un coucher de soleil Faites-moi plaisir Ordonnez au soleil de se coucher

Le Roi. Si jordonnais à un général de voler dune fleur à lautre à la façon dun papillon, ou décrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général nexécutait pas lordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?

Le Petit Prince (fermement). Ce serait vous.

Le Roi. Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. Lautorité repose dabord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple daller se jeter à la mer, il fera la révolution. Jai le droit dexiger lobéissance parce que mes ordres sont raisonnables.

Le Petit Prince. Alors mon coucher de soleil ?

Le Roi. Ton coucher de soleil, tu lauras. Je lexigerai. Mais jattendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.

Le Petit Prince. Quand ça sera-t-il ?

Le Roi (consulta dabord un gros calendrier). Hem ! hem ! hem ! hem ! ce sera, vers vers ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi.

Le Petit Prince (bâilla). Je nai plus rien à faire ici. Je vais repartir !

Le Roi. Ne pars pas. Ne pars pas, je te fais ministre !

Le Petit Prince. Ministre de quoi ?

Le Roi. De de la justice !

Le Petit Prince. Mais il ny a personne à juger !

Le Roi. On ne sait pas. Je nai pas fait encore le tour de mon royaume. Je suis très vieux, je nai pas de place pour un carrosse, et ça me fatigue de marcher.

Le Petit Prince (se pencha pour jeter encore un coup dœil sur lautre côté de la planète). Oh ! Mais jai déjà vu. Il ny a personne là-bas non plus

Le Roi. Tu te jugeras donc toi-même. Cest le plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, cest que tu es un véritable sage.

Le Petit Prince. Moi, je puis me juger moi-même nimporte où. Je nai pas besoin dhabiter ici.

Le Roi. Hem ! Hem ! je crois bien que sur ma planète il y a quelque part un vieux rat. Je lentends la nuit. Tu pourras juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de temps en temps. Ainsi sa vie dépendra de ta justice. Mais tu le gracieras chaque fois pour léconomiser. Il ny en a quun.

Le Petit Prince. Moi, je naime pas condamner à mort, et je crois bien que je men vais.

Le Roi. Non.

Le Petit Prince. Si Votre Majesté désirait être obéie ponctuellement, elle pourrait me donner un ordre raisonnable. Elle pourrait mordonner, par exemple, de partir avant une minute. Il me semble que les conditions sont favorables (Lui sans attendre de réponse prit le départ.)

Le Roi (à la poursuite). Je te fais mon ambassadeur.

Le Petit Prince (à part.) Les grandes personnes sont bien étranges.

Le roi se change en le Vaniteux.

Le Vaniteux. Ah ! Ah ! Voilà la visite dun admirateur !

Le Petit Prince. Bonjour. Vous avez un drôle de chapeau.

Le Vaniteux. Cest pour saluer. Cest pour saluer quand on macclame. Malheureusement il ne passe jamais personne par ici.

Le Petit Prince. Ah oui ?

Le Vaniteux. Frappe tes mains lune contre lautre.

Le Petit Prince tape dans ses mains. Le Vaniteux sincline.

Le Petit Prince (à part.) Ça cest plus amusant que la visite au roi. (Au Vaniteux.) Et, pour que le chapeau tombe, que faut-il faire ?

Le Vaniteux. Est-ce que tu madmires vraiment beaucoup ?

Le Petit Prince. Quest-ce que signifie admirer ?

Le Vaniteux. Admirer signifie reconnaître que je suis lhomme le plus beau, le mieux habillé, le plus riche et le plus intelligent de la planète.

Le Petit Prince. Mais tu es seul sur ta planète !

Le Vaniteux. Fais-moi ce plaisir. Admire-moi quand même ! (Il change au Buveur.)

Le Petit Prince (en haussant un peu les épaules.) Je tadmire mais en quoi cela peut-il bien tintéresser ? (À part.) Les grandes personnes sont décidément bien bizarres. (Au Buveur.) Que fais-tu là ?

Le Buveur (dun air lugubre). Je bois.

Le Petit Prince. Pourquoi bois-tu ?

Le Buveur. Pour oublier.

Le Petit Prince. Pour oublier quoi ?

Le Buveur (en baissant la tête). Pour oublier que jai honte.

Le Petit Prince (il désirait le secourir). Honte de quoi ?

Le Buveur (acheva). Honte de boire ! (Senferma définitivement dans le silence de plus il change au Businessman.)

Le Petit Prince (à part.) Les grandes personnes sont décidément très très bizarres. (Du Businessman.) Bonjour. Votre cigarette est éteinte.

Le Businessman. Trois et deux font cinq. Cinq et sept douze. Douze et trois quinze. Bonjour. Quinze et sept vingt-deux. Vingt-deux et six vingt-huit. Pas le temps de la rallumer. Vingt-six et cinq trente et un. Ouf ! Ça fait donc cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et un.

Le Petit Prince. Cinq cents millions de quoi ?

Le Businessman. Hein ? Tu es toujours là ? Cinq cent un millions de je ne sais plus Jai tellement de travail ! Je suis sérieux, moi, je ne mamuse pas à des balivernes ! Deux et cinq sept

Le Petit Prince. Cinq cent un millions de quoi ?

Le Businessman. Depuis cinquante-quatre ans que jhabite cette planète ci, je nai été dérangé que trois fois. La première fois ça été, il y a vingt-deux ans, par un hanneton qui était tombé Dieu sait doù. Il répandait un bruit épouvantable, et jai fait quatre erreurs dans une addition. La seconde fois ça été, il y a onze ans, par une crise de rhumatisme. Je manque dexercice. Je nai pas le temps de flâner. Je suis sérieux, moi. La troisième fois la voici ! Je disais donc cinq cent un millions

Le Petit Prince. Millions de quoi ?

Le Businessman. Millions de ces petites choses que lon voit quelquefois dans le ciel.

Le Petit Prince. Des mouches ?

Le Businessman. Mais non, des petites choses qui brillent.

Le Petit Prince. Des abeilles ?

Le Businessman. Mais non. Des petites choses dorées qui font rêvasser les fainéants. Mais je suis sérieux, moi ! Je nai pas le temps de rêvasser.

Le Petit Prince. Ah ! des étoiles ?

Le Businessman. Cest bien ça. Des étoiles.

Le Petit Prince. Et que fais-tu de cinq cents millions détoiles ?

Le Businessman. Cinq cent un millions six cent vingt-deux mille sept cent trente et un. Je suis sérieux, moi, je suis précis.

Le Petit Prince. Et que fais-tu de ces étoiles ?

Le Businessman. Ce que jen fais ?

Le Petit Prince. Oui.

Le Businessman. Rien. Je les possède.

Le Petit Prince. Tu possèdes les étoiles ?

Le Businessman. Oui.

Le Petit Prince. Mais jai déjà vu un roi qui

Le Businessman (il interrompt). Les rois ne possèdent pas. Ils  règnent  sur. Cest très différent.

Le Petit Prince. Et à quoi cela te sert-il de posséder les étoiles ?

Le Businessman. Ça me sert à être riche.

Le Petit Prince. Et à quoi cela te sert-il dêtre riche ?

Le Businessman. À acheter dautres étoiles, si quelquun en trouve.

Le Petit Prince (à part). Celui-là, il raisonne un peu comme mon ivrogne. (Au Businessman.) Comment peut-on posséder les étoiles ?

Le Businessman (grincheux). À qui sont-elles ?

Le Petit Prince. Je ne sais pas. À personne.

Le Businessman. Alors elles sont à moi, car jy ai pensé le premier.

Le Petit Prince. Ça suffit ?

Le Businessman. Bien sûr. Quand tu trouves un diamant qui nest à personne, il est à toi. Quand tu trouves une île qui nest à personne, elle est à toi. Quand tu as une idée le premier, tu la fais breveter : elle est à toi. Et moi je possède les étoiles, puisque jamais personne avant moi na songé à les posséder.

Le Petit Prince. Ça cest vrai. Et quen fais-tu ?

Le Businessman. Je les gère. Je les compte et je les recompte. Cest difficile. Mais je suis un homme sérieux !

Le Petit Prince. Moi, si je possède un foulard, je puis le mettre autour de mon cou et lemporter. Moi, si je possède une fleur, je puis cueillir ma fleur et lemporter. Mais tu ne peux pas cueillir les étoiles !

Le Businessman. Non, mais je puis les placer en banque.

Le Petit Prince. Quest-ce que ça veut dire ?

Le Businessman. Ça veut dire que jécris sur un petit papier le nombre de mes étoiles. Et puis jenferme à clef ce papier-là dans un tiroir.

Le Petit Prince. Et cest tout ?

Le Businessman. Ça suffit !

Le Petit Prince. Cest amusant. Cest assez poétique. Mais ce nest pas très sérieux. (Au Businessman.) Moi, je possède une fleur que jarrose tous les jours. Je possède trois volcans que je ramone toutes les semaines. Car je ramone aussi celui qui est éteint. On ne sait jamais. Cest utile à mes volcans, et cest utile à ma fleur, que je les possède. Mais tu nes pas utile aux étoiles (À part.) Les grandes personnes sont décidément tout à fait extraordinaires[1].

Le Businessman devient lAllumeur de réverbères.

Peut-être bien que cet homme est absurde. Cependant il est moins absurde que le roi, que le vaniteux, que le businessman et que le buveur. Au moins son travail a-t-il un sens. Quand il allume son réverbère, cest comme sil faisait naître une étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère, ça endort la fleur ou létoile. Cest une occupation très jolie. Cest véritablement utile puisque cest joli. (À lAllumeur) Bonjour. Pourquoi viens-tu déteindre ton réverbère ?

LAllumeur. Cest la consigne. Bonjour.

Le Petit Prince. Quest-ce que la consigne ?

LAllumeur. Cest déteindre mon réverbère. Bonsoir.

Le Petit Prince. Mais pourquoi viens-tu de le rallumer ?

LAllumeur. Cest la consigne.

Le Petit Prince. Je ne comprends pas.

LAllumeur. Il ny a rien à comprendre. La consigne cest la consigne. Bonjour. Je fais là un métier terrible. Cétait raisonnable autrefois. Jéteignais le matin et jallumais le soir. Javais le reste du jour pour me reposer, et le reste de la nuit pour dormir

Le Petit Prince. Et, depuis cette époque, la consigne a changé ?

LAllumeur. La consigne na pas changé. Cest bien là le drame ! La planète dannée en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne na pas changé !

Le Petit Prince. Alors ?

LAllumeur. Alors maintenant quelle fait un tour par minute, je nai plus une seconde de repos. Jallume et jéteins une fois par minute !

Le Petit Prince. Ça cest drôle ! Les jours chez toi durent une minute !

LAllumeur. Ce nest pas drôle du tout. Ça fait déjà un mois que nous parlons ensemble.

Le Petit Prince. Un mois ?

LAllumeur. Oui. Trente minutes. Trente jours ! Bonsoir.

Le Petit Prince. Tu sais je connais un moyen de te reposer quand tu voudras

LAllumeur. Je veux toujours. Car on peut être, à la fois, fidèle et paresseux.

Le Petit Prince. Ta planète est tellement petite que tu en fais le tour en trois enjambées. Tu nas quà marcher assez lentement pour rester toujours au soleil. Quand tu voudras te reposer tu marcheras et le jour durera aussi longtemps que tu voudras.

LAllumeur. Ça ne mavance pas à grand-chose. Ce que jaime dans la vie, cest dormir.

Le Petit Prince. Ce nest pas de chance.

LAllumeur. Ce nest pas de chance. Bonjour. (Il change en un vieux Monsieur.)

Le Petit Prince (Il poursuive plus loin son voyage). Celui-là serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman. Cependant cest le seul qui ne me paraisse pas ridicule. Cest, peut-être, parce quil soccupe dautre chose que de soi-même. Celui-là est le seul dont jeusse pu faire mon ami. Mais sa planète est vraiment trop petite. Il ny a pas de place pour deux

Le vieux Monsieur. Tiens ! voilà un explorateur ! Doù viens-tu ?

Le Petit Prince. Quel est ce gros livre ? Que faites-vous ici ?

Le vieux Monsieur. Je suis géographe.

Le Petit Prince. Quest-ce quun géographe ?

Géographe. Cest un savant qui connaît où se trouvent les mers, les fleuves, les villes, les montagnes et les déserts.

Le Petit Prince. Ça cest bien intéressant. Ça cest enfin un véritable métier ! Elle est bien belle, votre planète. Est-ce quil y a des océans ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir.

Le Petit Prince (Il était déçu.) Ah ! Et des montagnes ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir.

Le Petit Prince. Et des villes et des fleuves et des déserts ?

Géographe. Je ne puis pas le savoir non plus.

Le Petit Prince. Mais vous êtes géographe !

Géographe. Cest exact, mais je ne suis pas explorateur. Je manque absolument dexplorateurs. Ce nest pas le géographe qui va faire le compte des villes, des fleuves, des montagnes, des mers, des océans et des déserts. Le géographe est trop important pour flâner. Il ne quitte pas son bureau. Mais il y reçoit les explorateurs. Il les interroge, et il prend en note leurs souvenirs. Et si les souvenirs de lun dentre eux lui paraissent intéressants, le géographe fait faire une enquête sur la moralité de lexplorateur.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ?

Géographe. Parce quun explorateur qui mentirait entraînerait des catastrophes dans les livres de géographie. (Il change en le Buveur par hasard.) Et aussi un explorateur qui boirait trop.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ?

Géographe. Parce que les ivrognes voient double. (Le Géographe revient.) Alors le géographe noterait deux montagnes, là où il ny en a quune seule.

Le Petit Prince. Je connais quelquun, qui serait mauvais explorateur.

Géographe. Cest possible. Donc, quand la moralité de lexplorateur paraît bonne, on fait une enquête sur sa découverte.

Le Petit Prince. On va voir ?

Géographe. Non. Cest trop compliqué. Mais on exige de lexplorateur quil fournisse des preuves. Sil sagit par exemple de la découverte dune grosse montagne, on exige quil en rapporte de grosses pierres. Mais toi, tu viens de loin ! Tu es explorateur ! Tu vas me décrire ta planète ! Alors ?

Le Petit Prince. Oh ! chez moi ce nest pas très intéressant, cest tout petit. Jai trois volcans. Deux volcans en activité, et un volcan éteint. Mais on ne sait jamais.

Géographe. On ne sait jamais.

Le Petit Prince. Jai aussi une fleur.

Géographe. Nous ne notons pas les fleurs.

Le Petit Prince. Pourquoi ça ! cest le plus joli !

Géographe. Parce que les fleurs sont éphémères.

Le Petit Prince. Quest-ce que signifie :  éphémère  ?

Géographe. Les géographies sont les livres les plus précieux de tous les livres. Elles ne se démodent jamais. Il est très rare quune montagne change de place. Il est très rare quun océan se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles.

Le Petit Prince. Mais les volcans éteints peuvent se réveiller. Quest-ce que signifie  éphémère  ?

Géographe. Que les volcans soient éteints ou soient éveillés, ça revient au même pour nous autres. Ce qui compte pour nous, cest la montagne. Elle ne change pas.

Le Petit Prince. Mais quest-ce que signifie  éphémère  ?

Géographe. Ça signifie  qui est menacé de disparition prochaine .

Le Petit Prince. Ma fleur est menacée de disparition prochaine ?

Géographe. Bien sûr.

Le Petit Prince. Ma fleur est éphémère et elle na que quatre épines pour se défendre contre le monde ! Et je lai laissée toute seule chez moi ! (Au géographe.) Que me conseillez-vous daller visiter ?

Géographe. La planète Terre. Elle a une bonne réputation

[2]. . .

Chapitre 4 La Terre

Le Petit Prince. Bonne nuit.

Le Serpent. Bonne nuit.

Le Petit Prince. Sur quelle planète suis-je tombé ?

Le Serpent. Sur la Terre, en Afrique.

Le Petit Prince. Ah ! Il ny a donc personne sur la Terre ?

Le Serpent. Ici cest le désert. Il ny a personne dans les déserts. La Terre est grande.

Le Petit Prince (leva les yeux vers le ciel). Je me demande si les étoiles sont éclairées afin que chacun puisse un jour retrouver la sienne. Regarde ma planète. Elle est juste au-dessus de nous Mais comme elle est loin !

Le Serpent. Elle est belle. Que viens-tu faire ici ?

Le Petit Prince. Jai des difficultés avec une fleur.

Le Serpent. Ah !

Et les deux se taisent

Le Petit Prince. Où sont les hommes ? On est un peu seul dans le désert

Le Serpent. On est seul aussi chez les hommes.

Le Petit Prince (il le regarda longtemps). Tu es une drôle de bête, mince comme un doigt

Le Serpent. Mais je suis plus puissant que le doigt dun roi.

Le Petit Prince (il eut un sourire). Tu nes pas bien puissant tu nas même pas de pattes tu ne peux même pas voyager

Le Serpent. Je puis temporter plus loin quun navire. (Il senroula autour de la cheville du petit prince, comme un bracelet dor.) Celui que je touche, je le rends à la terre dont il est sorti. Mais tu es pur et tu viens dune étoile (Le petit prince ne répondit rien.) Tu me fais pitié, toi si faible, sur cette Terre de granit. Je puis taider un jour si tu regrettes trop ta planète. Je puis

Le Petit Prince. Oh ! Jai très bien compris mais pourquoi parles-tu toujours par énigmes ?

Le Serpent. Je les résous toutes.

Et les deux se taisent. Le Serpent change en une Fleur à trois pétales.

Le Petit Prince. Bonjour.

La Fleur. Bonjour.

Le Petit Prince. Où sont les hommes ?

La Fleur. Les hommes ? Il en existe, je crois, six ou sept. Je les ai aperçus il y a des années. Mais on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, ça les gêne beaucoup.

Le Petit Prince. Adieu.

La Fleur. Adieu.

Le Petit Prince (à tout hasard.) Bonjour!..

La fleur disparaît et lÉcho répond au Petit Prince.

LÉcho. Bonjour Bonjour Bonjour[3]

Le Petit Prince. Qui êtes-vous ?

LÉcho. Qui êtes-vous qui êtes-vous qui êtes-vous

Le Petit Prince. Soyez mes amis, je suis seul.

LÉcho. Je suis seul je suis seul je suis seul (Tombe silencieux.)

Le Petit Prince. Quelle drôle de planète ! Elle est toute sèche, et toute pointue et toute salée. Et les hommes manquent dimagination. Ils répètent ce quon leur dit Chez moi javais une fleur : elle parlait toujours la première (Il voit des roses. Ils résonnent aussi.) Bonjour.

Le jardin fleuri de roses. Bonjour.

Le Petit Prince (perplexe). Qui êtes-vous ?

Les roses. Nous sommes des roses. (Ils disparaissent.)[4]

Le Petit Prince (à part). Elle serait bien vexée, si elle voyait ça elle tousserait énormément et ferait semblant de mourir pour échapper au ridicule. Et je serais bien obligé de faire semblant de la soigner, car, sinon, pour mhumilier moi aussi, elle se laisserait vraiment mourir Je me croyais riche dune fleur unique, et je ne possède quune rose ordinaire. Ça et mes trois volcans qui marrivent au genou, et dont lun, peut-être, est éteint pour toujours, ça ne fait pas de moi un bien grand prince

Roque. LActeur, se détournant, tend un foulard à l Actrice et est mis par le Renard, maintenant lActrice est le Petit Prince.

Chapitre 5. Le Renard

LActeur et lActrice. Cest alors quapparut le Renard.

Le Renard. Bonjour.

Le Petit Prince. Bonjour. (Il se retourna mais ne vit rien.)

La voix. Je suis là, sous le pommier.

Le Petit Prince. Qui es-tu ? Tu es bien joli

Le Renard. Je suis un renard.

Le Petit Prince. Viens jouer avec moi. Je suis tellement triste

Le Renard. Je ne puis pas jouer avec toi. Je ne suis pas apprivoisé.

Le Petit Prince. Ah ! pardon. (Après réflexion.) Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Tu nes pas dici, que cherches-tu ?[5]

Le Petit Prince. Je cherche les hommes. Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Les hommes, ils ont des fusils et ils chassent. Cest bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. Cest leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?

Le Petit Prince. Non. Je cherche des amis. Quest-ce que signifie  apprivoiser  ?

Le Renard. Cest une chose trop oubliée. Ça signifie  créer des liens 

Le Petit Prince. Créer des liens ?

Le Renard. Bien sûr. Tu nes encore pour moi quun petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je nai pas besoin de toi. Et tu nas pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi quun renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu mapprivoises, nous aurons besoin lun de lautre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde

Le Petit Prince. Je commence à comprendre. Il y a une fleur je crois quelle ma apprivoisé

Le Renard. Cest possible. On voit sur la Terre toutes sortes de choses

Le Petit Prince. Oh ! ce nest pas sur la Terre.

Le Renard (il parut très intrigué). Sur une autre planète ?

Le Petit Prince. Oui.

Le Renard. Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?

Le Petit Prince. Non.

Le Renard. Ça, cest intéressant ! Et des poules ?

Le Petit Prince. Non.

Le Renard (soupira). Rien nest parfait. Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je mennuie donc un peu. Mais, si tu mapprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien mappellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, cest triste ! Mais tu as des cheveux couleur dor. Alors ce sera merveilleux quand tu mauras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et jaimerai le bruit du vent dans le blé (Il se tut et regarda longtemps le petit prince.) Sil te plaît apprivoise-moi !

Le Petit Prince. Je veux bien, mais je nai pas beaucoup de temps. Jai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.

Le Renard. On ne connaît que les choses que lon apprivoise. Les hommes nont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il nexiste point de marchands damis, les hommes nont plus damis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

Le Petit Prince. Que faut-il faire ?

Le Renard. Il faut être très patient. Tu tassoiras dabord un peu loin de moi, comme ça, dans lherbe. Je te regarderai du coin de lœil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras tasseoir un peu plus près Il eût mieux valu revenir à la même heure. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de laprès-midi, dès trois heures je commencerai dêtre heureux. Plus lheure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je magiterai et minquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens nimporte quand, je ne saurai jamais à quelle heure mhabiller le cœur Il faut des rites.

Le Petit Prince. Quest-ce quun rite ?

Le Renard. Cest aussi quelque chose de trop oublié. Cest ce qui fait quun jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusquà la vigne. Si les chasseurs dansaient nimporte quand, les jours se ressembleraient tous, et je naurais point de vacances.

LActeur. Ainsi le Petit Prince apprivoisa le Renard. Et quand lheure du départ fut proche (Devient à nouveau le Renard.)

Le Renard. Ah !.. Je pleurerai.

Le Petit Prince. Cest ta faute, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je tapprivoise

Le Renard. Bien sûr.

Le Petit Prince. Mais tu vas pleurer !

Le Renard. Bien sûr.

Le Petit Prince. Alors tu ny gagnes rien !

Le Renard. Jy gagne, à cause de la couleur du blé Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau dun secret.

Des roses apparaissent[6].

Le Petit Prince. Vous nêtes pas du tout semblables à ma rose, vous nêtes rien encore. Personne ne vous a apprivoisées et vous navez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce nétait quun renard semblable à cent mille autres. Mais jen ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.

Les roses se taisent

Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait quelle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque cest elle que jai arrosée. Puisque cest elle que jai mise sous globe. Puisque cest elle que jai abritée par le paravent. Puisque cest elle dont jai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque cest elle que jai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque cest ma rose. (Au Renard.) Adieu.

Le Renard. Adieu. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien quavec le cœur. Lessentiel est invisible pour les yeux.

Le Petit Prince. Lessentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

Le Renard. Cest le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

Le Petit Prince. Cest le temps que jai perdu pour ma rose fit le Petit Prince, afin de se souvenir.

Le Renard. Les hommes ont oublié cette vérité. Mais tu ne dois pas loublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose

Le Petit Prince. Je suis responsable de ma rose répéta le Petit Prince, afin de se souvenir.

Fin

 



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[3] , -: , . : , , . .

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[5] ?

[6] - . .