Jean-Baptiste Molière

LES FEMMES SAVANTES

Comédie

ACTEURS

CHRYSALE, bon Bourgeois.

PHILAMINTE, femme de Chrysale.

ARMANDE, HENRIETTE, filles de Chrysale et de Philaminte.

ARISTE, frère de Chrysale.

BÉLISE, sœur de Chrysale.

CLITANDRE, amant dHenriette.

TRISSOTIN, bel esprit.

VADIUS, savant.

MARTINE, servante de cuisine.

LÉPINE, laquais de Trissotin.

JULIEN, valet de Vadius.

LE NOTAIRE.

La scène est à Paris.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

ARMANDE, HENRIETTE.

ARMANDE

Quoi, le beau nom de fille est un titre, ma sœur,

Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?

Et de vous marier vous osez faire fête ?

Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?

HENRIETTE

Oui, ma sœur.

ARMANDE

Ah ce oui se peut-il supporter ? 5

Et sans un mal de cœur saurait-on lécouter ?

HENRIETTE

Qua donc le mariage en soi qui vous oblige,

Ma sœur

ARMANDE

Ah mon Dieu, fi.

HENRIETTE

Comment ?

ARMANDE

Ah fi, vous dis-je.

Ne concevez-vous point ce que, dès quon lentend,

Un tel mot à lesprit offre de dégoûtant ? 10

De quelle étrange image on est par lui blessée ?

Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?

Nen frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma sœur,

Aux suites de ce mot résoudre votre cœur ?

HENRIETTE

Les suites de ce mot, quand je les envisage, 15

Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;

Et je ne vois rien là, si jen puis raisonner,

Qui blesse la pensée, et fasse frissonner.

ARMANDE

De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ?

HENRIETTE

Et quest-ce quà mon âge on a de mieux à faire, 20

Que dattacher à soi, par le titre dépoux,

Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous ;

Et de cette union de tendresse suivie,

Se faire les douceurs dune innocente vie ?

Ce nœud bien assorti na-t-il pas des appas ? 25

ARMANDE

Mon Dieu, que votre esprit est dun étage bas !

Que vous jouez au monde un petit personnage,

De vous claquemurer[1] aux choses du ménage,

Et de nentrevoir point de plaisirs plus touchants,

Quun idole dépoux[2], et des marmots denfants ! 30

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,

Les bas amusements de ces sortes daffaires.

À de plus hauts objets élevez vos désirs,

Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,

Et traitant de mépris les sens et la matière, 35

À lesprit comme nous donnez-vous toute entière :

Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,

Que du nom de savante on honore en tous lieux,

Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille,

Aspirez aux clartés[3] qui sont dans la famille, 40

Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs

Que lamour de létude épanche dans les cœurs :

Loin dêtre aux lois dun homme en esclave asservie ;

Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie,

Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain, 45

Et donne à la raison lempire souverain,

Soumettant à ses lois la partie animale[4]

Dont lappétit grossier aux bêtes nous ravale.

Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,

Qui doivent de la vie occuper les moments ; 50

Et les soins où je vois tant de femmes sensibles,

Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.

HENRIETTE

Le Ciel, dont nous voyons que lordre est tout-puissant,

Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;

Et tout esprit nest pas composé dune étoffe 55

Qui se trouve taillée à faire un philosophe.

Si le vôtre est né propre aux élévations

Où montent des savants les spéculations,

Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre,

Et dans les petits soins son faible se resserre. 60

Ne troublons point du Ciel les justes règlements,

Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;

Habitez par lessor dun grand et beau génie,

Les hautes régions de la philosophie,

Tandis que mon esprit se tenant ici-bas, 65

Goûtera de lhymen les terrestres appas.

Ainsi dans nos desseins lune à lautre contraire,

Nous saurons toutes deux imiter notre mère ;

Vous, du côté de lâme et des nobles désirs,

70 Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;

Vous, aux productions desprit et de lumière,

Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.

ARMANDE

Quand sur une personne on prétend se régler,

Cest par les beaux côtés quil lui faut ressembler ;

Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, 75

Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.

HENRIETTE

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,

Si ma mère neût eu que de ces beaux côtés ;

Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie

Nait pas vaqué toujours à la philosophie. 80

De grâce souffrez-moi par un peu de bonté

Des bassesses à qui vous devez la clarté ;

Et ne supprimez point, voulant quon vous seconde[5],

Quelque petit savant qui veut venir au monde.

ARMANDE

Je vois que votre esprit ne peut être guéri 85

Du fol entêtement de vous faire un mari :

Mais sachons, sil vous plaît, qui vous songez à prendre ?

Votre visée au moins nest pas mise à Clitandre[6].

HENRIETTE

Et par quelle raison ny serait-elle pas ?

Manque-t-il de mérite ? est-ce un choix qui soit bas ? 90

ARMANDE

Non, mais cest un dessein qui serait malhonnête,

Que de vouloir dun autre[7] enlever la conquête ;

Et ce nest pas un fait dans le monde ignoré,

Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.

HENRIETTE

Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, 95

Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;

Votre esprit à lhymen renonce pour toujours,

Et la philosophie a toutes vos amours :

Ainsi nayant au cœur nul dessein pour Clitandre,

Que vous importe-t-il quon y puisse prétendre ? 100

ARMANDE

Cet empire que tient la raison sur les sens,

Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens ;

Et lon peut pour époux refuser un mérite[8]

Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

HENRIETTE

Je nai pas empêché quà vos perfections 105

Il nait continué ses adorations ;

Et je nai fait que prendre, au refus de votre âme,

Ce quest venu moffrir lhommage de sa flamme.

ARMANDE

Mais à loffre des vœux dun amant dépité,

Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ? 110

Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,

Et quen son cœur pour moi toute flamme soit morte ?

HENRIETTE

Il me le dit, ma sœur, et pour moi je le croi.

ARMANDE

Ne soyez pas, ma sœur, dune si bonne foi,

Et croyez, quand il dit quil me quitte et vous aime,

Quil ny songe pas bien, et se trompe lui-même. 115

HENRIETTE

Je ne sais ; mais enfin, si cest votre plaisir,

Il nous est bien aisé de nous en éclaircir.

Je laperçois qui vient, et sur cette matière

Il pourra nous donner une pleine lumière. 120

SCÈNE II

CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE.

HENRIETTE

Pour me tirer dun doute où me jette ma sœur,

Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur,

Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre

Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

ARMANDE

Non, non, je ne veux point à votre passion 125

Imposer la rigueur dune explication ;

Je ménage les gens, et sais comme embarrasse

Le contraignant effort de ces aveux en face.

CLITANDRE

Non, Madame, mon cœur qui dissimule peu,

Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ; 130

Dans aucun embarras un tel pas ne me jette,

Et javouerai tout haut dune âme franche et nette,

Que les tendres liens où je suis arrêté,

Mon amour et mes vœux, sont tout de ce côté[9].

Quà nulle émotion cet aveu ne vous porte ; 135

Vous avez bien voulu les choses de la sorte,

Vos attraits mavaient pris, et mes tendres soupirs

Vous ont assez prouvé lardeur de mes désirs :

Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle,

Mais vos yeux nont pas cru leur conquête assez belle ; 140

Jai souffert sous leur joug cent mépris différents,

Ils régnaient sur mon âme en superbes tyrans,

Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,

Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes :

Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux, 145

Et leurs traits à jamais me seront précieux ;

D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes,

Et nont pas dédaigné le rebut de vos charmes ;

De si rares bontés mont si bien su toucher,

Quil nest rien qui me puisse à mes fers arracher ; 150

Et jose maintenant vous conjurer, Madame,

De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,

De ne point essayer à rappeler un cœur

Résolu de mourir dans cette douce ardeur.

ARMANDE

Eh qui vous dit, Monsieur, que lon ait cette envie, 155

Et que de vous enfin si fort on se soucie ?

Je vous trouve plaisant, de vous le figurer ;

Et bien impertinent, de me le déclarer.

HENRIETTE

Eh doucement, ma sœur. Où donc est la morale

Qui sait si bien régir la partie animale, 160

Et retenir la bride aux efforts du courroux ?

ARMANDE

Mais vous qui men parlez, où la pratiquez-vous,

De répondre à lamour que lon vous fait paraître,

Sans le congé[10] de ceux qui vous ont donné lêtre ?

Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois, 165

Quil ne vous est permis daimer que par leur choix,

Quils ont sur votre cœur lautorité suprême,

Et quil est criminel den disposer vous-même.

HENRIETTE

Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir,

De menseigner si bien les choses du devoir ; 170

Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite,

Et pour vous faire voir, ma sœur, que jen profite,

Clitandre, prenez soin dappuyer votre amour

De lagrément de ceux dont jai reçu le jour,

Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime, 175

Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.

CLITANDRE

Jy vais de tous mes soins travailler hautement,

Et jattendais de vous ce doux consentement.

ARMANDE

Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine

À vous imaginer que cela me chagrine. 180

HENRIETTE

Moi, ma sœur, point du tout ; je sais que sur vos sens

Les droits de la raison sont toujours tout-puissants,

Et que par les leçons quon prend dans la sagesse,

Vous êtes au-dessus dune telle faiblesse.

Loin de vous soupçonner daucun chagrin, je croi 185

Quici vous daignerez vous employer pour moi,

Appuyer sa demande, et de votre suffrage

Presser lheureux moment de notre mariage.

Je vous en sollicite, et pour y travailler

ARMANDE

Votre petit esprit se mêle de railler, 190

Et dun cœur quon vous jette on vous voit toute fière.

HENRIETTE

Tout jeté quest ce cœur, il ne vous déplaît guère ;

Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,

Ils prendraient aisément le soin de se baisser.

ARMANDE

À répondre à cela je ne daigne descendre, 195

Et ce sont sots discours quil ne faut pas entendre.

HENRIETTE

Cest fort bien fait à vous, et vous nous faites voir

Des modérations quon ne peut concevoir.

SCÈNE III

CLITANDRE, HENRIETTE.

HENRIETTE

Votre sincère aveu ne la pas peu surprise.

CLITANDRE

Elle mérite assez une telle franchise, 200

Et toutes les hauteurs de sa folle fierté

Sont dignes tout au moins de ma sincérité :

Mais puisquil mest permis, je vais à votre père,

Madame

HENRIETTE

Le plus sûr est de gagner ma mère :

Mon père est dune humeur à consentir à tout, 205

Mais il met peu de poids aux choses quil résout[11] ;

Il a reçu du Ciel certaine bonté dâme,

Qui le soumet dabord à ce que veut sa femme ;

Cest elle qui gouverne, et dun ton absolu

Elle dicte pour loi ce quelle a résolu. 210

Je voudrais bien vous voir pour elle, et pour ma tante,

Une âme, je lavoue, un peu plus complaisante,

Un esprit qui flattant les visions du leur,

Vous pût de leur estime attirer la chaleur.

CLITANDRE

Mon cœur na jamais pu, tant il est né sincère, 215

Même dans votre sœur flatter leur caractère,

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.

Je consens quune femme ait des clartés de tout,

Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin dêtre savante ; 220

Et jaime que souvent aux questions quon fait,

Elle sache ignorer les choses quelle sait ;

De son étude enfin je veux quelle se cache,

Et quelle ait du savoir sans vouloir quon le sache,

Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, 225

Et clouer de lesprit à ses moindres propos.

Je respecte beaucoup Madame votre mère,

Mais je ne puis du tout approuver sa chimère,

Et me rendre lécho des choses quelle dit

Aux encens[12] quelle donne à son héros desprit. 230

Son Monsieur Trissotin me chagrine, massomme,

Et jenrage de voir quelle estime un tel homme,

Quelle nous mette au rang des grands et beaux esprits

Un benêt dont partout on siffle les écrits,

Un pédant dont on voit la plume libérale 235

Dofficieux papiers fournir toute la halle[13].

HENRIETTE

Ses écrits, ses discours, tout men semble ennuyeux,

Et je me trouve assez votre goût et vos yeux

Mais comme sur ma mère il a grande puissance,

Vous devez vous forcer à quelque complaisance. 240

Un amant fait sa cour où sattache son cœur[14],

Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;

Et pour navoir personne à sa flamme contraire,

Jusquau chien du logis il sefforce de plaire.

CLITANDRE

Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin 245

Minspire au fond de lâme un dominant chagrin.

Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,

À me déshonorer, en prisant ses ouvrages ;

C'est par eux quà mes yeux il a dabord paru,

Et je le connaissais avant que l'avoir vu. 250

Je vis dans le fatras des écrits quil nous donne,

Ce quétale en tous lieux sa pédante personne,

La constante hauteur de sa présomption ;

Cette intrépidité de bonne opinion ;

Cet indolent[15] état de confiance extrême, 255

Qui le rend en tout temps si content de soi-même,

Qui fait quà son mérite incessamment il rit ;

Quil se sait si bon gré de tout ce quil écrit ;

Et quil ne voudrait pas changer sa renommée

Contre tous les honneurs dun général darmée. 260

HENRIETTE

Cest avoir de bons yeux que de voir tout cela.

CLITANDRE

Jusques à sa figure encor la chose alla[16],

Et je vis par les vers quà la tête il nous jette,

De quel air il fallait que fût fait le poète ;

Et jen avais si bien deviné tous les traits, 265

Que rencontrant un homme un jour dans le Palais,

Je gageai que cétait Trissotin en personne,

Et je vis quen effet la gageure était bonne.

HENRIETTE

Quel conte !

CLITANDRE

Non, je dis la chose comme elle est :

Mais je vois votre tante. Agréez, sil vous plaît, 270

Que mon cœur lui déclare ici notre mystère,

Et gagne sa faveur auprès de votre mère.

SCÈNE IV

CLITANDRE, BÉLISE.

CLITANDRE

Souffrez, pour vous parler, Madame, quun amant

Prenne loccasion de cet heureux moment,

Et se découvre à vous de la sincère flamme 275

BÉLISE

Ah tout beau, gardez-vous de mouvrir trop votre âme :

Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,

Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,

Et ne mexpliquez point par un autre langage

Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ; 280

Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,

Mais quil me soit permis de ne le savoir pas :

Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,

Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes[17] ;

Mais si la bouche vient à sen vouloir mêler, 285

Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.

CLITANDRE

Des projets de mon cœur ne prenez point dalarme ;

Henriette, Madame, est lobjet qui me charme,

Et je viens ardemment conjurer vos bontés

De seconder lamour que jai pour ses beautés. 290

BÉLISE

Ah certes le détour est desprit, je lavoue,

Ce subtil faux-fuyant mérite quon le loue ;

Et dans tous les romans où jai jeté les yeux,

Je nai rien rencontré de plus ingénieux.

CLITANDRE

Ceci nest point du tout un trait desprit, Madame, 295

Et cest un pur aveu de ce que jai dans lâme.

Les cieux, par les liens dune immuable ardeur,

Aux beautés dHenriette ont attaché mon cœur ;

Henriette me tient sous son aimable empire,

Et lhymen dHenriette est le bien où jaspire ; 300

Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,

Cest que vous y daigniez favoriser mes vœux.

BÉLISE

Je vois où doucement veut aller la demande,

Et je sais sous ce nom ce quil faut que jentende ;

La figure[18] est adroite, et pour nen point sortir[19]19, 305

Aux choses que mon cœur moffre à vous repartir,

Je dirai quHenriette à lhymen est rebelle,

Et que sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.

CLITANDRE

Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras,

Et pourquoi voulez-vous penser ce qui nest pas ? 310

BÉLISE

Mon Dieu, point de façons ; cessez de vous défendre

De ce que vos regards mont souvent fait entendre ;

Il suffit que lon est contente du détour

Dont sest adroitement avisé votre amour,

Et que sous la figure où le respect lengage, 315

On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,

Pourvu que ses transports par lhonneur éclairés

Noffrent à mes autels que des vœux épurés.

CLITANDRE

Mais

BÉLISE

Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire,

Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire. 320

CLITANDRE

Mais votre erreur

BÉLISE

Laissez, je rougis maintenant,

Et ma pudeur sest fait un effort surprenant.

CLITANDRE

Je veux être pendu, si je vous aime, et sage

BÉLISE

Non, non, je ne veux rien entendre davantage.

CLITANDRE

Diantre soit de la folle avec ses visions. 325

A-t-on rien vu dégal à ces préventions ?

Allons commettre un autre au soin que l'on me donne[20],

Et prenons le secours dune sage personne.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

ARISTE[21].

Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ;

Jappuierai, presserai, ferai tout ce quil faut. 330

Quun amant, pour un mot, a de choses à dire !

Et quimpatiemment il veut ce quil désire !

Jamais

SCÈNE II

CHRYSALE, ARISTE.

ARISTE

Ah, Dieu vous gard, mon frère.

CHRYSALE

Et vous aussi,

Mon frère.

ARISTE

Savez-vous ce qui mamène ici ?

CHRYSALE

Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à lapprendre. 335

ARISTE

Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre ?

CHRYSALE

Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous.

ARISTE

En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous ?

CHRYSALE

Dhomme dhonneur, desprit, de cœur, et de conduite,

Et je vois peu de gens qui soient de son mérite. 340

ARISTE

Certain désir quil a, conduit ici mes pas,

Et je me réjouis que vous en fassiez cas.

CHRYSALE

Je connus feu son père en mon voyage à Rome.

ARISTE

Fort bien.

CHRYSALE

Cétait, mon frère, un fort bon gentilhomme.

ARISTE

On le dit.

CHRYSALE

Nous navions alors que vingt-huit ans, 345

Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

ARISTE

Je le crois.

CHRYSALE

Nous donnions[22] chez les dames romaines,

Et tout le monde là parlait de nos fredaines ;

Nous faisions des jaloux.

ARISTE

Voilà qui va des mieux :

Mais venons au sujet qui mamène en ces lieux. 350

SCÈNE III

BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE.

ARISTE

Clitandre auprès de vous me fait son interprète,

Et son cœur est épris des grâces dHenriette.

CHRYSALE

Quoi, de ma fille ?

ARISTE

Oui, Clitandre en est charmé,

Et je ne vis jamais amant plus enflammé.

BÉLISE

Non, non, je vous entends, vous ignorez lhistoire, 355

Et laffaire nest pas ce que vous pouvez croire.

ARISTE

Comment, ma sœur ?

BÉLISE

Clitandre abuse vos esprits,

Et cest dun autre objet que son cœur est épris.

ARISTE

Vous raillez. Ce nest pas Henriette quil aime ?

BÉLISE

Non, jen suis assurée.

ARISTE

Il me la dit lui-même. 360

BÉLISE

Eh oui.

ARISTE

Vous me voyez, ma sœur, chargé par lui

Den faire la demande à son père aujourdhui.

BÉLISE

Fort bien.

ARISTE

Et son amour même ma fait instance

De presser les moments dune telle alliance.

BÉLISE

Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment. 365

Henriette, entre nous, est un amusement[23],

Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,

À couvrir dautres feux dont je sais le mystère,

Et je veux bien tous deux vous mettre hors derreur.

ARISTE

Mais puisque vous savez tant de choses, ma sœur, 370

Dites-nous, sil vous plaît, cet autre objet quil aime.

BÉLISE

Vous le voulez savoir ?

ARISTE

Oui. Quoi ?

BÉLISE

Moi.

ARISTE

Vous ?

BÉLISE

Moi-même.

ARISTE

Hay, ma sœur !

BÉLISE

Quest-ce donc que veut dire ce hay,

Et qua de surprenant le discours que je fai ?

On est faite dun air je pense à pouvoir dire 375

Quon na pas pour un cœur[24] soumis à son empire ;

Et Dorante, Damis, Cléonte, et Lycidas,

Peuvent bien faire voir quon a quelques appas.

ARISTE

Ces gens vous aiment ?

BÉLISE

Oui, de toute leur puissance.

ARISTE

Ils vous lont dit ?

BÉLISE

Aucun na pris cette licence ; 380

Ils mont su révérer si fort jusquà ce jour,

Quils ne mont jamais dit un mot de leur amour :

Mais pour moffrir leur cœur, et vouer leur service,

Les muets truchements ont tous fait leur office.

ARISTE

On ne voit presque point céans venir Damis. 385

BÉLISE

Cest pour me faire voir un respect plus soumis.

ARISTE

De mots piquants partout Dorante vous outrage.

BÉLISE

Ce sont emportements dune jalouse rage.

ARISTE

Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.

BÉLISE

Cest par un désespoir où jai réduit leurs feux. 390

ARISTE

Ma foi ! ma chère sœur, vision toute claire.

CHRYSALE

De ces chimères-là vous devez vous défaire.

BÉLISE

Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !

Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !

Je me réjouis fort de chimères, mes frères, 395

Et je ne savais pas que jeusse des chimères.

SCÈNE IV

CHRYSALE, ARISTE.

CHRYSALE

Notre sœur est folle, oui.

ARISTE

Cela croît tous les jours.

Mais, encore une fois, reprenons le discours.

Clitandre vous demande Henriette pour femme,

Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme ? 400

CHRYSALE

Faut-il le demander ? Jy consens de bon cœur,

Et tiens son alliance à singulier honneur.

ARISTE

Vous savez que de bien il na pas labondance,

Que

CHRYSALE

Cest un intérêt qui nest pas dimportance ;

Il est riche en vertu, cela vaut des trésors, 405

Et puis son père et moi nétions quun en deux corps.

ARISTE

Parlons à votre femme, et voyons à la rendre

Favorable

CHRYSALE

Il suffit, je laccepte pour gendre.

ARISTE

Oui ; mais pour appuyer votre consentement,

Mon frère, il nest pas mal davoir son agrément, 410

Allons

CHRYSALE

Vous moquez-vous ? Il nest pas nécessaire,

Je réponds de ma femme, et prends sur moi laffaire.

ARISTE

Mais

CHRYSALE

Laissez faire, dis-je, et nappréhendez pas.

Je la vais disposer aux choses de ce pas.

ARISTE

Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette, 415

Et reviendrai savoir

CHRYSALE

Cest une affaire faite.

Et je vais à ma femme en parler sans délai.

SCÈNE V

MARTINE, CHRYSALE.

MARTINE

Me voilà bien chanceuse ! Hélas lan dit bien vrai[25] :

Qui veut noyer son chien, laccuse de la rage,

Et service dautrui nest pas un héritage[26]. 420

CHRYSALE

Quest-ce donc ? Quavez-vous, Martine ?

MARTINE

Ce que jai ?

CHRYSALE

Oui ?

MARTINE

Jai que lan me donne[27] aujourdhui mon congé,

Monsieur.

CHRYSALE

Votre congé !

MARTINE

Oui, Madame me chasse.

CHRYSALE

Je nentends pas cela. Comment ?

MARTINE

On me menace,

Si je ne sors dici, de me bailler cent coups. 425

CHRYSALE

Non, vous demeurerez, je suis content de vous ;

Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude,

Et je ne veux pas moi

SCÈNE VI

PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE.

PHILAMINTE

Quoi, je vous vois, maraude ?

Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux,

Et ne vous présentez jamais devant mes yeux. 430

CHRYSALE

Tout doux.

PHILAMINTE

Non, cen est fait.

CHRYSALE

Eh.

PHILAMINTE

Je veux quelle sorte.

CHRYSALE

Mais qua-t-elle commis, pour vouloir de la sorte

PHILAMINTE

Quoi, vous la soutenez ?

CHRYSALE

En aucune façon.

PHILAMINTE

Prenez-vous son parti contre moi ?

CHRYSALE

Mon Dieu non ;

Je ne fais seulement que demander son crime. 435

PHILAMINTE

Suis-je pour la chasser sans cause légitime ?

CHRYSALE

Je ne dis pas cela, mais il faut de nos gens

PHILAMINTE

Non, elle sortira, vous dis-je, de céans.

CHRYSALE

bien oui. Vous dit-on quelque chose là contre ?

PHILAMINTE

Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre. 440

CHRYSALE

Daccord.

PHILAMINTE

Et vous devez en raisonnable époux,

Être pour moi contre elle et prendre mon courroux[28].

CHRYSALE

Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,

Coquine, et votre crime est indigne de grâce.

MARTINE

Quest-ce donc que jai fait ?

CHRYSALE

Ma foi ! Je ne sais pas. 445

PHILAMINTE

Elle est dhumeur encore à nen faire aucun cas.

CHRYSALE

A-t-elle, pour donner matière à votre haine,

Cassé quelque miroir, ou quelque porcelaine ?

PHILAMINTE

Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous

Que pour si peu de chose on se mette en courroux ? 450

CHRYSALE

Quest-ce à dire ? Laffaire est donc considérable ?

PHILAMINTE

Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ?

CHRYSALE

Est-ce quelle a laissé, dun esprit négligent,

Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d'argent ?

PHILAMINTE

Cela ne serait rien.

CHRYSALE

Oh, oh ! peste, la belle ! 455

Quoi ? lavez-vous surprise à nêtre pas fidèle[29] ?

PHILAMINTE

Cest pis que tout cela.

CHRYSALE

Pis que tout cela ?

PHILAMINTE

Pis.

CHRYSALE

Comment diantre, friponne ! Euh ? a-t-elle commis

PHILAMINTE

Elle a, dune insolence à nulle autre pareille,

Après trente leçons, insulté mon oreille, 460

Par limpropriété dun mot sauvage et bas,

Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas[30].

CHRYSALE

Est-ce là

PHILAMINTE

Quoi, toujours malgré nos remontrances,

Heurter le fondement de toutes les sciences ;

La grammaire qui sait régenter jusquaux rois, 465

Et les fait la main haute[31] obéir à ses lois ?

CHRYSALE

Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

PHILAMINTE

Quoi, vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?

CHRYSALE

Si fait.

PHILAMINTE

Je voudrais bien que vous lexcusassiez.

CHRYSALE

Je nai garde.

BÉLISE

Il est vrai que ce sont des pitiés, 470

Toute construction est par elle détruite,

Et des lois du langage on la cent fois instruite.

MARTINE

Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ;

Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE

Limpudente ! appeler un jargon le langage 475

Fondé sur la raison et sur le bel usage !

MARTINE

Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,

Et tous vos biaux dictons[32] ne servent pas de rien.

PHILAMINTE

bien, ne voilà pas encore de son style,

Ne servent-pas de rien !

BÉLISE

Ô cervelle indocile ! 480

Faut-il quavec les soins quon prend incessamment,

On ne te puisse apprendre à parler congrûment ?

De pas, mis avec rien, tu fais la récidive[33],

Et cest, comme on ta dit, trop dune négative.

MARTINE

Mon Dieu, je navons pas étugué comme vous, 485

Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

PHILAMINTE

Ah peut-on y tenir !

BÉLISE

Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE

En voilà pour tuer une oreille sensible.

BÉLISE

Ton esprit, je lavoue, est bien matériel.

Je, nest quun singulier ; avons, est pluriel. 490

Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire[34] ?

MARTINE

Qui parle doffenser grandmère ni grand-père ?

PHILAMINTE

Ô Ciel !

BÉLISE

Grammaire est prise à contre-sens par toi,

Et je tai dit déjà doù vient ce mot.

MARTINE

Ma foi,

Quil vienne de Chaillot, dAuteuil, ou de Pontoise, 495

Cela ne me fait rien.

BÉLISE

Quelle âme villageoise !

La grammaire, du verbe et du nominatif[35],

Comme de ladjectif avec le substantif,

Nous enseigne les lois.

MARTINE

Jai, Madame, à vous dire

Que je ne connais point ces gens-là.

PHILAMINTE

Quel martyre ! 500

BÉLISE

Ce sont les noms des mots, et lon doit regarder

En quoi cest quil les faut faire ensemble accorder.

MARTINE

Quils saccordent entreux, ou se gourment[36], quimporte ?

PHILAMINTE, à sa sœur.

Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte.

(À son mari.)

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ? 505

CHRYSALE

Si fait. À son caprice il me faut consentir.

Va, ne lirrite point ; retire-toi, Martine.

PHILAMINTE

Comment ? vous avez peur d'offenser la coquine ?

Vous lui parlez dun ton tout à fait obligeant ?

CHRYSALE, bas.

Moi ? Point. Allons, sortez[37]. Va-ten, ma pauvre enfant. 510

SCÈNE VII

PHILAMINTE, CHRYSALE, BÉLISE.

CHRYSALE

Vous êtes satisfaite, et la voilà partie.

Mais je napprouve point une telle sortie ;

Cest une fille propre aux choses quelle fait,

Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

PHILAMINTE

Vous voulez que toujours je laie à mon service, 515

Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ?

Pour rompre toute loi dusage et de raison,

Par un barbare amas de vices doraison,

De mots estropiés, cousus par intervalles,

De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles[38] ? 520

BÉLISE

Il est vrai que lon sue à souffrir ses discours.

Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ;

Et les moindres défauts de ce grossier génie,

Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.

CHRYSALE

Quimporte quelle manque aux lois de Vaugelas, 525

Pourvu quà la cuisine elle ne manque pas ?

Jaime bien mieux, pour moi, quen épluchant ses herbes,

Elle accommode mal les noms avec les verbes,

Et redise cent fois un bas ou méchant mot,

Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. 530

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.

Vaugelas napprend point à bien faire un potage,

Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,

En cuisine peut-être auraient été des sots.

PHILAMINTE

Que ce discours grossier terriblement assomme ! 535

Et quelle indignité pour ce qui sappelle homme,

Dêtre baissé sans cesse aux soins matériels,

Au lieu de se hausser vers les spirituels !

Le corps, cette guenille, est-il dune importance,

Dun prix à mériter seulement qu'on y pense, 540

Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?

CHRYSALE

Oui, mon corps est moi-même, et jen veux prendre soin,

Guenille si lon veut, ma guenille mest chère.

BÉLISE

Le corps avec lesprit, fait figure[39], mon frère ;

Mais si vous en croyez tout le monde savant, 545

Lesprit doit sur le corps prendre le pas devant ;

Et notre plus grand soin, notre première instance,

Doit être à le nourrir du suc de la science.

CHRYSALE

Ma foi si vous songez à nourrir votre esprit,

Cest de viande bien creuse, à ce que chacun dit, 550

Et vous navez nul soin, nulle sollicitude

Pour

PHILAMINTE

Ah sollicitude à mon oreille est rude,

Il put[40] étrangement son ancienneté.

BÉLISE

Il est vrai que le mot est bien collet monté[41].

CHRYSALE

Voulez-vous que je dise ? Il faut quenfin jéclate, 555

Que je lève le masque, et décharge ma rate.

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur

PHILAMINTE

Comment donc ?

CHRYSALE[42].

Cest à vous que je parle, ma sœur.

Le moindre solécisme en parlant vous irrite :

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite[43]. 560

Vos livres éternels ne me contentent pas,

Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,

Vous devriez brûler tout ce meuble[44] inutile,

Et laisser la science aux docteurs de la ville ;

Môter, pour faire bien, du grenier de céans, 565

Cette longue lunette à faire peur aux gens,

Et cent brimborions dont laspect importune :

Ne point aller chercher ce quon fait dans la lune,

Et vous mêler un peu de ce quon fait chez vous,

Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. 570

Il nest pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Quune femme étudie, et sache tant de choses.

Former aux bonnes mœurs lesprit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir lœil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie, 575

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient quune femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit se hausse

À connaître un pourpoint davec un haut de chausse. 580

Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;

Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,

Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles,

Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.

Les femmes dà présent sont bien loin de ces mœurs, 585

Elles veulent écrire, et devenir auteurs.

Nulle science nest pour elles trop profonde,

Et céans beaucoup plus quen aucun lieu du monde.

Les secrets les plus hauts sy laissent concevoir,

Et lon sait tout chez moi, hors ce quil faut savoir. 590

On y sait comme vont lune, étoile polaire,

Vénus, Saturne, et Mars, dont je nai point affaire ;

Et dans ce vain savoir, quon va chercher si loin,

On ne sait comme va mon pot dont jai besoin.

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, 595

Et tous ne font rien moins que ce quils ont à faire ;

Raisonner est lemploi de toute ma maison,

Et le raisonnement en bannit la raison ;

Lun me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,

Lautre rêve à des vers quand je demande à boire ; 600

Enfin je vois par eux votre exemple suivi,

Et jai des serviteurs, et ne suis point servi.

Une pauvre servante au moins métait restée,

Qui de ce mauvais air nétait point infectée,

Et voilà quon la chasse avec un grand fracas, 605

À cause quelle manque à parler Vaugelas.

Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse,

(Car cest, comme jai dit, à vous que je m'adresse) ;

Je naime point céans tous vos gens à latin,

Et principalement ce Monsieur Trissotin. 610

Cest lui qui dans des vers vous a tympanisées[45],

Tous les propos quil tient sont des billevesées,

On cherche ce quil dit après quil a parlé,

Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

PHILAMINTE

Quelle bassesse, ô Ciel, et dâme, et de langage ! 615

BÉLISE

Est-il de petits corps[46] un plus lourd assemblage !

Un esprit composé datomes plus bourgeois !

Et de ce même sang se peut-il que je sois !

Je me veux mal de mort dêtre de votre race,

Et de confusion j'abandonne la place. 620

SCÈNE VIII

PHILAMINTE, CHRYSALE.

PHILAMINTE

Avez-vous à lâcher encore quelque trait ?

CHRYSALE

Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle, cest fait ;

Discourons dautre affaire. À votre fille aînée

On voit quelque dégoût pour les nœuds dhyménée ;

C'est une philosophe enfin, je nen dis rien, 625

Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.

Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,

Et je crois quil est bon de pourvoir Henriette,

De choisir un mari

PHILAMINTE

Cest à quoi jai songé,

Et je veux vous ouvrir lintention que jai. 630

Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,

Et qui na pas lhonneur dêtre dans votre estime,

Est celui que je prends pour lépoux quil lui faut,

Et je sais mieux que vous juger de ce quil vaut ;

La contestation est ici superflue, 635

Et de tout point chez moi laffaire est résolue.

Au moins ne dites mot du choix de cet époux,

Je veux à votre fille en parler avant vous.

Jai des raisons à faire approuver ma conduite,

Et je connaîtrai bien si vous laurez instruite. 640

SCÈNE IX

ARISTE, CHRYSALE.

ARISTE

Hé bien ? la femme sort, mon frère, et je vois bien

Que vous venez davoir ensemble un entretien.

CHRYSALE

Oui.

ARISTE

Quel est le succès[47] ? Aurons-nous Henriette ?

A-t-elle consenti ? laffaire est-elle faite ?

CHRYSALE

Pas tout à fait encor.

ARISTE

Refuse-t-elle ?

CHRYSALE

Non. 645

ARISTE

Est-ce quelle balance ?

CHRYSALE

En aucune façon.

ARISTE

Quoi donc ?

CHRYSALE

Cest que pour gendre elle m'offre un autre homme.

ARISTE

Un autre homme pour gendre !

CHRYSALE

Un autre.

ARISTE

Qui se nomme ?

CHRYSALE

Monsieur Trissotin.

ARISTE

Quoi ? ce Monsieur Trissotin

CHRYSALE

Oui, qui parle toujours de vers et de latin. 650

ARISTE

Vous lavez accepté ?

CHRYSALE

Moi, point, à Dieu ne plaise.

ARISTE

Quavez-vous répondu ?

CHRYSALE

Rien ; et je suis bien aise

De navoir point parlé, pour ne mengager pas !

ARISTE

La raison est fort belle, et cest faire un grand pas.

Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ? 655

CHRYSALE

Non : car comme jai vu quon parlait dautre gendre,

Jai cru quil était mieux de ne mavancer point.

ARISTE

Certes votre prudence est rare au dernier point !

Navez-vous point de honte avec votre mollesse ?

Et se peut-il quun homme ait assez de faiblesse 660

Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu,

Et noser attaquer ce quelle a résolu ?

CHRYSALE

Mon Dieu, vous en parlez, mon frère, bien à laise,

Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse.

Jaime fort le repos, la paix, et la douceur, 665

Et ma femme est terrible avec que son humeur.

Du nom de philosophe elle fait grand mystère[48],

Mais elle nen est pas pour cela moins colère ;

Et sa morale faite à mépriser le bien,

Sur laigreur de sa bile opère comme rien[49]. 670

Pour peu que lon soppose à ce que veut sa tête,

On en a pour huit jours deffroyable tempête.

Elle me fait trembler dès quelle prend son ton.

Je ne sais où me mettre, et cest un vrai dragon ; 675

Et cependant avec toute sa diablerie,

Il faut que je lappelle, et mon cœur, et ma mie.

ARISTE

Allez, cest se moquer. Votre femme, entre nous,

Est par vos lâchetés souveraine sur vous.

Son pouvoir nest fondé que sur votre faiblesse.

Cest de vous quelle prend le titre de maîtresse. 680

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,

Et vous faites mener en bête par le nez.

Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ?

À faire condescendre une femme à vos vœux, 685

Et prendre assez de cœur pour dire un : Je le veux ?

Vous laisserez sans honte immoler votre fille

Aux folles visions qui tiennent la famille,

Et de tout votre bien revêtir un nigaud,

Pour six mots de latin quil leur fait sonner haut ? 690

Un pédant quà tous coups votre femme apostrophe

Du nom de bel esprit, et de grand philosophe,

Dhomme quen vers galants jamais on négala,

Et qui nest, comme on sait, rien moins que tout cela ?

Allez, encore un coup, cest une moquerie, 695

Et votre lâcheté mérite quon en rie.

CHRYSALE

Oui, vous avez raison, et je vois que jai tort.

Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort,

Mon frère.

ARISTE

Cest bien dit.

CHRYSALE

Cest une chose infâme,

Que dêtre si soumis au pouvoir dune femme. 700

ARISTE

Fort bien.

CHRYSALE

De ma douceur elle a trop profité.

ARISTE

Il est vrai.

CHRYSALE

Trop joui de ma facilité.

ARISTE

Sans doute.

CHRYSALE

Et je lui veux faire aujourdhui connaître

Que ma fille est ma fille, et que jen suis le maître,

Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux. 705

ARISTE

Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

CHRYSALE

Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure ;

Faites-le-moi venir, mon frère, tout à lheure.

ARISTE

Jy cours tout de ce pas.

CHRYSALE

Cest souffrir trop longtemps,

Et je men vais être homme à la barbe des gens. 710

ACTE III,

SCÈNE PREMIÈRE

PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.

PHILAMINTE

Ah mettons-nous ici pour écouter à laise

Ces vers que mot à mot il est besoin quon pèse.

ARMANDE

Je brûle de les voir.

BÉLISE

Et lon sen meurt chez nous.

PHILAMINTE

Ce sont charmes pour moi, que ce qui part de vous.

ARMANDE

Ce mest une douceur à nulle autre pareille. 715

BÉLISE

Ce sont repas friands quon donne à mon oreille.

PHILAMINTE

Ne faites point languir de si pressants désirs.

ARMANDE

Dépêchez.

BÉLISE

Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.

PHILAMINTE

À notre impatience offrez votre épigramme.

TRISSOTIN

Hélas, c'est un enfant tout nouveau-né, Madame. 720

Son sort assurément a lieu de vous toucher,

Et cest dans votre cour que jen viens daccoucher.

PHILAMINTE

Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

TRISSOTIN

Votre approbation lui peut servir de mère.

BÉLISE

Quil a desprit !

SCÈNE II

HENRIETTE, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L'ÉPINE.

PHILAMINTE

Holà, pourquoi donc fuyez-vous ? 725

HENRIETTE

Cest de peur de troubler un entretien si doux.

PHILAMINTE

Approchez, et venez de toutes vos oreilles

Prendre part au plaisir dentendre des merveilles.

HENRIETTE

Je sais peu les beautés de tout ce quon écrit,

Et ce n'est pas mon fait que les choses desprit. 730

PHILAMINTE

Il nimporte ; aussi bien ai-je à vous dire ensuite

Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

TRISSOTIN

Les sciences nont rien qui vous puisse enflammer,

Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

HENRIETTE

Aussi peu l'un que l'autre, et je nai nulle envie

BÉLISE

Ah songeons à lenfant nouveau-né, je vous prie. 735

PHILAMINTE

Allons, petit garçon, vite, de quoi sasseoir.

Le laquais tombe avec la chaise.

Voyez limpertinent ! Est-ce que lon doit choir,

Après avoir appris léquilibre des choses ?

BÉLISE

De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes, 740

Et quelle vient davoir du point fixe écarté,

Ce que nous appelons centre de gravité ?

LÉPINE

Je men suis aperçu, Madame, étant par terre.

PHILAMINTE

Le lourdaud !

TRISSOTIN

Bien lui prend de nêtre pas de verre.

ARMANDE

Ah de lesprit partout !

BÉLISE

Cela ne tarit pas. 745

PHILAMINTE

Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN

Pour cette grande faim quà mes yeux on expose,

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,

Et je pense quici je ne ferai pas mal,

De joindre à lépigramme, ou bien au madrigal, 750

Le ragoût dun sonnet, qui chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse.

Il est de sel attique assaisonné partout,

Et vous le trouverez, je crois, dassez bon goût.

ARMANDE

Ah Je nen doute point.

PHILAMINTE

Donnons vite audience. 755

BÉLISE

À chaque fois quil veut lire, elle linterrompt.

Je sens daise mon cœur tressaillir par avance.

Jaime la poésie avec entêtement[50].

Et surtout quand les vers sont tournés galamment.

PHILAMINTE

Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

TRISSOTIN

So

BÉLISE[51]

Silence, ma nièce. 760

TRISSOTIN

SONNET,

À LA PRINCESSE URANIE

sur sa fièvre.

Votre prudence est endormie,

De traiter magnifiquement,

Et de loger superbement

Votre plus cruelle ennemie.

BÉLISE

Ah le joli début !

ARMANDE

Quil a le tour galant ! 765

PHILAMINTE

Lui seul des vers aisés possède le talent !

ARMANDE

À prudence endormie il faut rendre les armes.

BÉLISE

Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

PHILAMINTE

Jaime superbement et magnifiquement ;

Ces deux adverbes joints font admirablement. 770

BÉLISE

Prêtons l'oreille au reste.

TRISSOTIN

Votre prudence est endormie,

De traiter magnifiquement,

Et de loger superbement

Votre plus cruelle ennemie.

ARMANDE

Prudence endormie !

BÉLISE

Loger son ennemie !

PHILAMINTE

Superbement, et magnifiquement !

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi quon die[52],

De votre riche appartement,

Où cette ingrate insolemment

Attaque votre belle vie. 775

BÉLISE

Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.

ARMANDE

Donnez-nous, sil vous plaît, le loisir dadmirer.

PHILAMINTE

On se sent à ces vers, jusques au fond de lâme,

Couler je ne sais quoi qui fait que lon se pâme.

ARMANDE

Faites-la sortir, quoi quon die,

De votre riche appartement.

Que riche appartement est là joliment dit ! 780

Et que la métaphore est mise avec esprit !

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi quon die.

Ah ! que ce quoi qu'on die est dun goût admirable !

C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.

ARMANDE

De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux.

BÉLISE

Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. 785

ARMANDE

Je voudrais lavoir fait.

BÉLISE

Il vaut toute une pièce.

PHILAMINTE

Mais en comprend-on bien comme moi la finesse ?

ARMANDE et BÉLISE

Oh, oh.

PHILAMINTE

Faites-la sortir, quoi quon die.

Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,

Nayez aucun égard, moquez-vous des caquets.

Faites-la sortir, quoi quon die.

Quoi quon die, quoi quon die.

Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus quil ne semble. 790

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ;

Mais jentends là-dessous un million de mots.

BÉLISE

Il est vrai quil dit plus de choses quil nest gros.

PHILAMINTE

Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die,

Avez-vous compris, vous, toute son énergie ? 795

Songiez-vous bien vous-même à tout ce quil nous dit,

Et pensiez-vous a lors y mettre tant desprit ?

TRISSOTIN

Hay, hay.

ARMANDE

Jai fort aussi lingrate dans la tête,

Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,

Qui traite mal les gens, qui la logent chez eux. 800

PHILAMINTE

Enfin les quatrains sont admirables tous deux.

Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

ARMANDE

Ah, sil vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.

TRISSOTIN

Faites-la sortir, quoi quon die,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Quoi qu'on die !

TRISSOTIN

De votre riche appartement,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Riche appartement !

TRISSOTIN

Où cette ingrate insolemment

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Cette ingrate de fièvre ?

TRISSOTIN

Attaque votre belle vie.

PHILAMINTE

Votre belle vie !

ARMANDE et BÉLISE

Ah !

TRISSOTIN

Quoi, sans respecter votre rang,

Elle se prend à votre sang, 805

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE

Ah !

TRISSOTIN

Et nuit et jour vous fait outrage ?

Si vous la conduisez aux bains,

Sans la marchander davantage[53],

Noyez-la de vos propres mains.

PHILAMINTE

On nen peut plus ?

BÉLISE

On pâme.

ARMANDE

On se meurt de plaisir. 810

PHILAMINTE

De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

ARMANDE

Si vous la conduisez aux bains,

BÉLISE

Sans la marchander davantage,

PHILAMINTE

Noyez-la de vos propres mains.

De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.

ARMANDE

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

BÉLISE

Partout on sy promène avec ravissement.

PHILAMINTE

On ny saurait marcher que sur de belles choses. 815

ARMANDE

Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

TRISSOTIN

Le sonnet donc vous semble

PHILAMINTE

Admirable, nouveau,

Et personne jamais na rien fait de si beau.

BÉLISE

Quoi, sans émotion pendant cette lecture ?

Vous faites là, ma nièce, une étrange figure ! 820

HENRIETTE

Chacun fait ici-bas la figure quil peut,

Ma tante ; et bel esprit, il ne lest pas qui veut.

TRISSOTIN

Peut-être que mes vers importunent Madame.

HENRIETTE

Point, je nécoute pas.

PHILAMINTE

Ah ? voyons lépigramme.

TRISSOTIN

SUR UN CARROSSE DE COULEUR AMARANTE, DONNÉ À UNE DAME DE SES AMIES.

PHILAMINTE

Ces titres ont toujours quelque chose de rare. 825

ARMANDE

À cent beaux traits desprit leur nouveauté prépare.

TRISSOTIN

L'amour si chèrement ma vendu son lien,

BÉLISE, ARMANDE et PHILAMINTE

Ah !

TRISSOTIN

Quil men coûte déjà la moitié de mon bien.

Et quand tu vois ce beau carrosse

Où tant dor se relève en bosse[54], 830

Quil étonne tout le pays,

Et fait pompeusement triompher ma Laïs[55],

PHILAMINTE

Ah ma Laïs ! voilà de lérudition.

BÉLISE

Lenveloppe[56] est jolie, et vaut un million.

TRISSOTIN

Et quand tu vois ce beau carrosse,

Où tant dor se relève en bosse,

Quil étonne tout le pays,

Et fait pompeusement triompher ma Laïs,

Ne dis plus quil est amarante[57] : 835

Dis plutôt quil est de ma rente.

ARMANDE

Oh, oh, oh ! celui-là[58] ne sattend point du tout.

PHILAMINTE

On na que lui qui puisse écrire de ce goût.

BÉLISE

Ne dis plus quil est amarante :

Dis plutôt quil est de ma rente.

Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente.

PHILAMINTE

Je ne sais du moment que je vous ai connu,

Si sur votre sujet jai lesprit prévenu[59], 840

Mais jadmire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN

Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,

À notre tour aussi nous pourrions admirer.

PHILAMINTE

Je nai rien fait en vers, mais jai lieu despérer

Que je pourrai bientôt vous montrer en amie, 845

Huit chapitres du plan de notre Académie.

Platon sest au projet simplement arrêté,

Quand de sa République il a fait le traité ;

Mais à leffet entier je veux pousser lidée

Que jai sur le papier en prose accommodée, 850

Car enfin je me sens un étrange dépit

Du tort que lon nous fait du côté de lesprit,

Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes

De cette indigne classe où nous rangent les hommes ;

De borner nos talents à des futilités, 855

Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

ARMANDE

Cest faire à notre sexe une trop grande offense,

De nétendre leffort de notre intelligence,

Quà juger dune jupe, et de lair dun manteau,

Ou des beautés dun point, ou dun brocart nouveau. 860

BÉLISE

Il faut se relever de ce honteux partage,

Et mettre hautement notre esprit hors de page[60].

TRISSOTIN

Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,

Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,

De leur esprit aussi jhonore les lumières. 865

PHILAMINTE

Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ;

Mais nous voulons montrer à de certains esprits,

Dont lorgueilleux savoir nous traite avec mépris,

Que de science aussi les femmes sont meublées,

Quon peut faire comme eux de doctes assemblées, 870

Conduites en cela par des ordres meilleurs,

Quon y veut réunir ce quon sépare ailleurs ;

Mêler le beau langage, et les hautes sciences ;

Découvrir la nature en mille expériences ;

Et sur les questions quon pourra proposer 875

Faire entrer chaque secte, et nen point épouser.

TRISSOTIN

Je mattache pour lordre au péripatétisme[61].

PHILAMINTE

Pour les abstractions jaime le platonisme.

ARMANDE

Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

BÉLISE

Je maccommode assez pour moi des petits corps ; 880

Mais le vide à souffrir me semble difficile,

Et je goûte bien mieux la matière subtile[62].

TRISSOTIN

Descartes pour laimant donne fort dans mon sens[63].

ARMANDE

J'aime ses tourbillons[64].

PHILAMINTE

Moi ses mondes tombants[65].

ARMANDE

Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, 885

Et de nous signaler par quelque découverte.

TRISSOTIN

On en attend beaucoup de vos vives clartés,

Et pour vous la nature a peu dobscurités.

PHILAMINTE

Pour moi, sans me flatter, jen ai déjà fait une,

Et jai vu clairement des hommes dans la lune. 890

BÉLISE

Je nai point encor vu dhommes, comme je croi,

Mais jai vu des clochers tout comme je vous voi.

ARMANDE

Nous approfondirons, ainsi que la physique,

Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.

PHILAMINTE

La morale a des traits dont mon cœur est épris, 895

Et cétait autrefois lamour des grands esprits ;

Mais aux stoïciens je donne lavantage,

Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE

Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,

Et nous y prétendons faire des remuements. 900

Par une antipathie ou juste, ou naturelle[66],

Nous avons pris chacune une haine mortelle

Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,

Que mutuellement nous nous abandonnons ;

Contre eux nous préparons de mortelles sentences, 905

Et nous devons ouvrir nos doctes conférences

Par les proscriptions de tous ces mots divers,

Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE

Mais le plus beau projet de notre académie,

Une entreprise noble et dont je suis ravie ; 910

Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté

Chez tous les beaux esprits de la postérité,

Cest le retranchement de ces syllabes sales,

Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;

Ces jouets éternels des sots de tous les temps ; 915

Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ;

Ces sources dun amas déquivoques infâmes,

Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

TRISSOTIN

Voilà certainement dadmirables projets !

BÉLISE

Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits. 920

TRISSOTIN

Ils ne sauraient manquer dêtre tous beaux et sages.

ARMANDE

Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.

Nul naura de lesprit, hors nous et nos amis.

Nous chercherons partout à trouver à redire, 925

Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.

SCÈNE III

L'ÉPINE, TRISSOTIN, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, VADIUS.

L'ÉPINE

Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,

Il est vêtu de noir, et parle dun ton doux.

TRISSOTIN

Cest cet ami savant qui ma fait tant dinstance

De lui donner lhonneur de votre connaissance. 930

PHILAMINTE

Pour le faire venir, vous avez tout crédit.

Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.

Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,

Que jai besoin de vous.

HENRIETTE

Mais pour quelles affaires ?

PHILAMINTE

Venez, on va dans peu vous les faire savoir. 935

TRISSOTIN

Voici l'homme qui meurt du désir de vour voir.

En vous le produisant, je ne crains point le blâme D'avoir admis chez vous un profane, Madame,

Il peut tenir son coin[67] parmi de beaux esprits.

PHILAMINTE

La main qui le présente, en dit assez le prix. 940

TRISSOTIN

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,

Et sait du grec, Madame, autant quhomme de France.

PHILAMINTE

Du grec, ô Ciel ! du grec ! Il sait du grec, ma sœur !

BÉLISE

Ah, ma nièce, du grec !

ARMANDE

Du grec ! quelle douceur !

PHILAMINTE

Quoi, Monsieur sait du grec ? Ah permettez, de grâce 945

Que pour lamour du grec, Monsieur, on vous embrasse.

Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.

HENRIETTE

Excusez-moi, Monsieur, je nentends pas le grec.

PHILAMINTE

Jai pour les livres grecs un merveilleux respect.

VADIUS

Je crains dêtre fâcheux, par lardeur qui mengage

À vous rendre aujourdhui, Madame, mon hommage, 950

Et jaurais pu troubler quelque docte entretien.

PHILAMINTE

Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.

TRISSOTIN

Au reste il fait merveille en vers ainsi qu'en prose,

Et pourrait, sil voulait, vous montrer quelque chose.

VADIUS

Le défaut des auteurs, dans leurs productions, 955

Cest den tyranniser les conversations ;

Dêtre au Palais, au Cours[68], aux ruelles, aux tables,

De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.

Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,

Quun auteur qui partout va gueuser des encens[69], 960

Qui des premiers venus saisissant les oreilles,

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.

On ne ma jamais vu ce fol entêtement,

Et dun Grec là-dessus je suis le sentiment,

Qui par un dogme exprès défend à tous ses sages 965

Lindigne empressement de lire leurs ouvrages.

Voici de petits vers pour de jeunes amants,

Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

TRISSOTIN

Vos vers ont des beautés que nont point tous les autres.

VADIUS

Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres. 970

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez vous lithos et le pathos[70].

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues dun style,

Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux, 975

Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien damoureux comme vos chansonnettes ?

VADIUS

Peut-on voir rien dégal aux sonnets que vous faites ?

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

VADIUS

Rien de si plein desprit que tous vos madrigaux ? 980

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix,

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits, 985

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues.

Hom. Cest une ballade, et je veux que tout net

Vous men

TRISSOTIN

Avez-vous vu certain petit sonnet

Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?

VADIUS

Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. 990

TRISSOTIN

Vous en savez lauteur ?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien,

Quà ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela nempêche pas quil ne soit misérable ;

Et si vous lavez vu, vous serez de mon goût. 995

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je nen suis point du tout,

Et que dun tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le Ciel den faire de semblables !

TRISSOTIN

Je soutiens quon ne peut en faire de meilleur ;

Et ma grande raison, cest que jen suis lauteur. 1000

VADIUS

Vous ?

TRISSOTIN

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit laffaire.

TRISSOTIN

Cest quon fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

Il faut quen écoutant jaie eu lesprit distrait,

Ou bien que le lecteur mait gâté le sonnet.

Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade. 1005

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade.

Ce nen est plus la mode ; elle sent son vieux temps.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

Cela nempêche pas quelle ne me déplaise.

VADIUS

Elle nen reste pas pour cela plus mauvaise. 1010

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons quelle ne vous plaît pas.

TRISSOTIN

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

VADIUS

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud[71], barbouilleur de papier. 1015

VADIUS

Allez, rimeur de balle[72], opprobre du métier.

TRISSOTIN

Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.

VADIUS

Allez, cuistre

PHILAMINTE

Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire ?

TRISSOTIN

Va, va restituer tous les honteux larcins

Que réclament sur toi les Grecs et les Latins. 1020

VADIUS

Va, va-ten faire amende honorable au Parnasse,

Davoir fait à tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

VADIUS

Et toi, de ton libraire à lhôpital réduit.

TRISSOTIN

Ma gloire est établie, en vain tu la déchires. 1025

VADIUS

Oui, oui, je te renvoie à lauteur des Satires.

TRISSOTIN

Je ty renvoie aussi.

VADIUS

Jai le contentement,

Quon voit quil ma traité plus honorablement.

Il me donne en passant une atteinte légère

Parmi plusieurs auteurs quau Palais[73] on révère ; 1030

Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix,

Et lon ty voit partout être en butte à ses traits.

TRISSOTIN

Cest par là que jy tiens un rang plus honorable.

Il te met dans la foule ainsi quun misérable,

Il croit que cest assez dun coup pour taccabler, 1035

Et ne ta jamais fait lhonneur de redoubler :

Mais il mattaque à part comme un noble adversaire

Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;

Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux,

Montrent quil ne se croit jamais victorieux. 1040

VADIUS

Ma plume tapprendra quel homme je puis être.

TRISSOTIN

Et la mienne saura te faire voir ton maître.

VADIUS

Je te défie en vers, prose, grec, et latin.

TRISSOTIN

bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin[74].

SCÈNE IV

TRISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, HENRIETTE.

TRISSOTIN

À mon emportement ne donnez aucun blâme ; 1045

Cest votre jugement que je défends, Madame,

Dans le sonnet quil a laudace dattaquer.

PHILAMINTE

À vous remettre bien, je me veux appliquer.

Mais parlons dautre affaire. Approchez, Henriette.

Depuis assez longtemps mon âme sinquiète, 1050

De ce quaucun esprit en vous ne se fait voir,

Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.

HENRIETTE

Cest prendre un soin pour moi qui nest pas nécessaire,

Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.

Jaime à vivre aisément, et dans tout ce quon dit 1055

Il faut se trop peiner, pour avoir de lesprit.

Cest une ambition que je nai point en tête,

Je me trouve fort bien, ma mère, dêtre bête,

Et jaime mieux navoir que de communs propos,

Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. 1060

PHILAMINTE

Oui, mais jy suis blessée, et ce nest pas mon compte

De souffrir dans mon sang une pareille honte.

La beauté du visage est un frêle ornement,

Une fleur passagère, un éclat dun moment,

Et qui nest attaché quà la simple épiderme ; 1065

Mais celle de lesprit est inhérente et ferme.

Jai donc cherché longtemps un biais de vous donner

La beauté que les ans ne peuvent moissonner,

De faire entrer chez vous le désir des sciences,

De vous insinuer les belles connaissances ; 1070

Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,

Cest dattacher à vous un homme plein desprit,

Et cet homme est Monsieur que je vous détermine[75]

À voir comme l'époux que mon choix vous destine.

HENRIETTE

Moi, ma mère ?

PHILAMINTE

Oui, vous. Faites la sotte un peu. 1075

BÉLISE

Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,

Pour engager ailleurs un cœur que je possède.

Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède,

Cest un hymen qui fait votre établissement.

TRISSOTIN

Je ne sais que vous dire, en mon ravissement, 1080

Madame, et cet hymen dont je vois quon mhonore

Me met

HENRIETTE

Tout beau, Monsieur, il nest pas fait encore

Ne vous pressez pas tant.

PHILAMINTE

Comme vous répondez !

Savez-vous bien que si Suffit, vous mentendez.

Elle se rendra sage ; allons, laissons-la faire. 1085

SCÈNE V

HENRIETTE, ARMANDE.

ARMANDE

On voit briller pour vous les soins de notre mère ;

Et son choix ne pouvait dun plus illustre époux

HENRIETTE

Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ?

ARMANDE

Cest à vous, non à moi, que sa main est donnée.

HENRIETTE

Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée. 1090

ARMANDE

Si lhymen comme à vous me paraissait charmant,

Jaccepterais votre offre avec ravissement.

HENRIETTE

Si javais comme vous les pédants dans la tête,

Je pourrais le trouver un parti fort honnête.

ARMANDE

Cependant bien quici nos goûts soient différents, 1095

Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents ;

Une mère a sur nous une entière puissance,

Et vous croyez en vain par votre résistance

SCÈNE VI

CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE.

CHRYSALE

Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein,

Ôtez ce gant. Touchez à Monsieur dans la main, 1100

Et le considérez désormais dans votre âme

En homme dont je veux que vous soyez la femme.

ARMANDE

De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.

HENRIETTE

Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents ;

Un père a sur nos vœux une entière puissance. 1105

ARMANDE

Une mère a sa part à notre obéissance.

CHRYSALE

Quest-ce à dire ?

ARMANDE

Je dis que jappréhende fort

Quici ma mère et vous ne soyez pas daccord,

Et c'est un autre époux

CHRYSALE

Taisez-vous, péronnelle[76] !

Allez philosopher tout le soûl avec elle, 1110

Et de mes actions ne vous mêlez en rien.

Dites-lui ma pensée, et lavertissez bien

Quelle ne vienne pas méchauffer les oreilles ;

Allons vite.

ARISTE

Fort bien ; vous faites des merveilles.

CLITANDRE

Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux ! 1115

CHRYSALE

Allons, prenez sa main, et passez devant nous,

Menez-la dans sa chambre. Ah les douces caresses !

Tenez, mon cœur sémeut à toutes ces tendresses,

Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,

Et je me ressouviens de mes jeunes amours. 1120

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE

ARMANDE, PHILAMINTE.

ARMANDE

Oui, rien na retenu son esprit en balance[77].

Elle a fait vanité de son obéissance.

Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi

Sest-il donné le temps den recevoir la loi,

Et semblait suivre moins les volontés dun père, 1125

Quaffecter de braver les ordres dune mère.

PHILAMINTE

Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux

Les droits de la raison soumettent tous ses vœux ;

Et qui doit gouverner ou sa mère, ou son père,

Ou lesprit, ou le corps ; la forme, ou la matière. 1130

ARMANDE

On vous en devait bien au moins un compliment[78], Et ce petit Monsieur en use étrangement,

De vouloir malgré vous devenir votre gendre.

PHILAMINTE

Il nen est pas encore où son cœur peut prétendre.

Je le trouvais bien fait, et jaimais vos amours ; 1135

Mais dans ses procédés il ma déplu toujours.

Il sait que Dieu merci je me mêle décrire,

Et jamais il ne ma prié de lui rien lire.

SCÈNE II

CLITANDRE, ARMANDE, PHILAMINTE.

ARMANDE

Je ne souffrirais point, si jétais que de vous,

Que jamais dHenriette il pût être lépoux. 1140

On me ferait grand tort davoir quelque pensée,

Que là-dessus je parle en fille intéressée,

Et que le lâche tour que lon voit quil me fait,

Jette au fond de mon cœur quelque dépit secret.

Contre de pareils coups, lâme se fortifie 1145

Du solide secours de la philosophie,

Et par elle on se peut mettre au-dessus de tout :

Mais vous traiter ainsi, cest vous pousser à bout.

Il est de votre honneur dêtre à ses vœux contraire,

Et cest un homme enfin qui ne doit point vous plaire. 1150

Jamais je nai connu, discourant entre nous,

Quil eût au fond du cœur de lestime pour vous.

PHILAMINTE

Petit sot !

ARMANDE

Quelque bruit que votre gloire fasse,

Toujours à vous louer il a paru de glace.

PHILAMINTE

Le brutal !

ARMANDE

Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux, 1155

Jai lu des vers de vous quil na point trouvés beaux.

PHILAMINTE

Limpertinent !

ARMANDE

Souvent nous en étions aux prises ;

Et vous ne croiriez point de combien de sottises

CLITANDRE

Eh doucement de grâce. Un peu de charité,

Madame, ou tout au moins un peu dhonnêteté. 1160

Quel mal vous ai-je fait ? et quelle est mon offense,

Pour armer contre moi toute votre éloquence ?

Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin

De me rendre odieux aux gens dont jai besoin ?

Parlez. Dites, doù vient ce courroux effroyable ? 1165

Je veux bien que Madame en soit juge équitable.

ARMANDE

Si javais le courroux dont on veut maccuser,

Je trouverais assez de quoi lautoriser ;

Vous en seriez trop digne, et les premières flammes

Sétablissent des droits si sacrés sur les âmes. 1170

Quil faut perdre fortune, et renoncer au jour,

Plutôt que de brûler des feux dun autre amour ;

Au changement de vœux nulle horreur ne ségale,

Et tout cœur infidèle est un monstre en morale.

CLITANDRE

Appelez-vous, Madame, une infidélité, 1175

Ce que ma de votre âme ordonné la fierté ?

Je ne fais quobéir aux lois quelle mimpose ;

Et si je vous offense, elle seule en est cause.

Vos charmes ont dabord possédé tout mon cœur.

Il a brûlé deux ans dune constante ardeur ; 1180

Il nest soins empressés, devoirs, respects, services,

Dont il ne vous ait fait damoureux sacrifices.

Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous,

Je vous trouve contraire à mes vœux les plus doux ;

Ce que vous refusez, je loffre au choix dune autre. 1185

Voyez. Est-ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ?

Mon cœur court-il au change, ou si vous ly poussez ?

Est-ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ?

ARMANDE

Appelez-vous, Monsieur, être à vos vœux contraire,

Que de leur arracher ce quils ont de vulgaire, 1190

Et vouloir les réduire à cette pureté

Où du parfait amour consiste la beauté ?

Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée ?

Et vous ne goûtez point dans ses plus doux appas, 1195

Cette union des cœurs, où les corps nentrent pas.

Vous ne pouvez aimer que dune amour grossière ?

Quavec tout lattirail des nœuds de la matière ?

Et pour nourrir les feux que chez vous on produit,

Il faut un mariage, et tout ce qui sensuit. 1200

Ah quel étrange amour ! et que les belles âmes

Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes !

Les sens nont point de part à toutes leurs ardeurs,

Et ce beau feu ne veut marier que les cœurs.

Comme une chose indigne, il laisse là le reste. 1205

Cest un feu pur et net comme le feu céleste,

On ne pousse avec lui que dhonnêtes soupirs,

Et lon ne penche point vers les sales désirs.

Rien dimpur ne se mêle au but quon se propose.

On aime pour aimer, et non pour autre chose. 1210

Ce nest quà lesprit seul que vont tous les transports

Et lon ne saperçoit jamais quon ait un corps.

CLITANDRE

Pour moi par un malheur, je maperçois, Madame,

Que jai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme :

Je sens quil y tient trop, pour le laisser à part ; 1215

De ces détachements je ne connais point lart ;

Le Ciel ma dénié cette philosophie,

Et mon âme et mon corps marchent de compagnie.

Il nest rien de plus beau, comme vous avez dit,

Que ces vœux épurés qui ne vont quà lesprit, 1220

Ces unions de cœurs, et ces tendres pensées,

Du commerce des sens si bien débarrassées :

Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés,

Je suis un peu grossier, comme vous maccusez ;

Jaime avec tout moi-même, et lamour quon me donne, 1225

En veut, je le confesse, à toute la personne.

Ce nest pas là matière à de grands châtiments ;

Et sans faire de tort à vos beaux sentiments,

Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode,

Et que le mariage est assez à la mode, 1230

Passe pour un lien assez honnête et doux,

Pour avoir désir[79] de me voir votre époux,

Sans que la liberté dune telle pensée

Ait dû vous donner lieu den paraître offensée.

ARMANDE

bien, Monsieur, bien, puisque sans mécouter 1235

Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;

Puisque pour vous réduire à des ardeurs fidèles,

Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles ;

Si ma mère le veut, je résous mon esprit

À consentir pour vous à ce dont il sagit. 1240

CLITANDRE

Il nest plus temps, Madame, une autre a pris la place ;

Et par un tel retour jaurais mauvaise grâce

De maltraiter l'asile, et blesser les bontés,

Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés.

PHILAMINTE

Mais enfin comptez-vous, Monsieur, sur mon suffrage, 1245

Quand vous vous promettez cet autre mariage ?

Et dans vos visions savez-vous, sil vous plaît,

Que jai pour Henriette un autre époux tout prêt ?

CLITANDRE

Eh, Madame, voyez votre choix, je vous prie ;

Exposez-moi, de grâce, à moins dignominie, 1250

Et ne me rangez pas[80] à lindigne destin

De me voir le rival de Monsieur Trissotin.

Lamour des beaux esprits qui chez vous mest contraire

Ne pouvait mopposer un moins noble adversaire.

Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit 1255

Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit :

Mais Monsieur Trissotin na pu duper personne,

Et chacun rend justice aux écrits quil nous donne.

Hors céans, on le prise en tous lieux ce quil vaut ;

Et ce qui ma vingt fois fait tomber de mon haut, 1260

Cest de vous voir au ciel élever des sornettes,

Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites.

PHILAMINTE

Si vous jugez de lui tout autrement que nous,

Cest que nous le voyons par dautres yeux que vous.

SCÈNE III

TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE.

TRISSOTIN

Je viens vous annoncer une grande nouvelle. 1265

Nous lavons en dormant, Madame, échappé belle :

Un monde[81] près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon ;

Et sil eût en chemin rencontré notre terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre. 1270

PHILAMINTE

Remettons ce discours pour une autre saison,

Monsieur ny trouverait ni rime, ni raison ; Il fait profession de chérir lignorance,

Et de haïr surtout lesprit et la science.

CLITANDRE

Cette vérité veut quelque adoucissement. 1275

Je mexplique, Madame, et je hais seulement

La science et lesprit qui gâtent les personnes.

Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ;

Mais jaimerais mieux être au rang des ignorants,

Que de me voir savant comme certaines gens. 1280

TRISSOTIN

Pour moi je ne tiens pas, quelque effet quon suppose,

Que la science soit pour gâter quelque chose.

CLITANDRE

Et cest mon sentiment, quen faits, comme en propos,

La science est sujette à faire de grands sots.

TRISSOTIN

Le paradoxe est fort.

CLITANDRE

Sans être fort habile, 1285

La preuve men serait je pense assez facile.

Si les raisons manquaient, je suis sûr quen tout cas

Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

TRISSOTIN

Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.

CLITANDRE

Je nirais pas bien loin pour trouver mon affaire. 1290

TRISSOTIN

Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux.

CLITANDRE

Moi, je les vois si bien, quils me crèvent les yeux.

TRISSOTIN

J'ai cru jusques ici que cétait lignorance

Qui faisait les grands sots, et non pas la science.

CLITANDRE

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant, 1295

Quun sot savant est sot plus quun sot ignorant.

TRISSOTIN

Le sentiment commun est contre vos maximes,

Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot,

Lalliance est plus grande entre pédant et sot. 1300

TRISSOTIN

La sottise dans lun se fait voir toute pure.

CLITANDRE

Et létude dans lautre ajoute à la nature.

TRISSOTIN

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

CLITANDRE

Le savoir dans un fat[82] devient impertinent.

TRISSOTIN

Il faut que lignorance ait pour vous de grands charmes, 1305

Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

CLITANDRE

Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands,

Cest depuis quà mes yeux soffrent certains savants.

TRISSOTIN

Ces certains savants-là, peuvent à les connaître

Valoir certaines gens que nous voyons paraître. 1310

CLITANDRE

Oui, si lon sen rapporte à ces certains savants ;

Mais on nen convient pas chez ces certaines gens.

PHILAMINTE

Il me semble, Monsieur

CLITANDRE

Eh, Madame, de grâce,

Monsieur est assez fort, sans quà son aide on passe :

Je nai déjà que trop dun si rude assaillant ; 1315

Et si je me défends, ce n'est quen reculant.

ARMANDE

Mais loffensante aigreur de chaque repartie

Dont vous

CLITANDRE

Autre second, je quitte la partie.

PHILAMINTE

On souffre aux entretiens ces sortes de combats,

Pourvu quà la personne on ne sattaque pas. 1320

CLITANDRE

Eh, mon Dieu, tout cela na rien dont il soffense ;

Il entend raillerie autant quhomme de France ;

Et de bien dautres traits il sest senti piquer,

Sans que jamais sa gloire ait fait que sen moquer.

TRISSOTIN

Je ne m'étonne pas au combat que j'essuie, 1325

De voir prendre à Monsieur la thèse quil appuie.

Il est fort enfoncé dans la cour, cest tout dit[83] :

La cour, comme lon sait, ne tient pas pour l'esprit ;

Elle a quelque intérêt dappuyer lignorance,

Et cest en courtisan quil en prend la défense. 1330

CLITANDRE

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour,

Et son malheur est grand, de voir que chaque jour

Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle ;

Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ;

Et sur son méchant goût lui faisant son procès, 1335

Naccusiez que lui seul de vos méchants succès.

Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,

Avec tout le respect que votre nom minspire,

Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous,

De parler de la cour dun ton un peu plus doux ; 1340

Quà le bien prendre au fond, elle nest pas si bête

Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;

Quelle a du sens commun pour se connaître à tout ;

Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;

Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, 1345

Tout le savoir obscur de la pédanterie.

TRISSOTIN

De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.

CLITANDRE

Où voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ?

TRISSOTIN

Ce que je vois, Monsieur, cest que pour la science

Rasius et Baldus font honneur à la France, 1350

Et que tout leur mérite exposé fort au jour,

Nattire point les yeux et les dons de la Cour.

CLITANDRE

Je vois votre chagrin, et que par modestie

Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie :

Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos, 1355

Que font-ils pour lÉtat vos habiles héros ?

Quest-ce que leurs écrits lui rendent de service,

Pour accuser la cour dune horrible injustice,

Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms

Elle manque à verser la faveur de ses dons ? 1360

Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,

Et des livres quils font la cour a bien affaire.

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,

Que pour être imprimés, et reliés en veau,

Les voilà dans lÉtat dimportantes personnes ; 1365

Quavec leur plume ils font les destins des couronnes ;

Quau moindre petit bruit de leurs productions,

Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;

Que sur eux lunivers a la vue attachée ;

Que partout de leur nom la gloire est épanchée, 1370

Et quen science ils sont des prodiges fameux,

Pour savoir ce quont dit les autres avant eux,

Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,

Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles

À se bien barbouiller de grec et de latin, 1375

Et se charger lesprit dun ténébreux butin

De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ;

Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;

Riches pour tout mérite, en babil importun,

Inhabiles à tout, vides de sens commun, 1380

Et pleins dun ridicule, et dune impertinence

À décrier partout l'esprit et la science.

PHILAMINTE

Votre chaleur est grande, et cet emportement

De la nature en vous marque le mouvement.

Cest le nom de rival qui dans votre âme excite 1385

SCÈNE IV

JULIEN, TRISSOTIN, PHILAMINTE, CLITANDRE, ARMANDE.

JULIEN

Le savant qui tantôt vous a rendu visite,

Et de qui jai lhonneur de me voir le valet[84],

Madame, vous exhorte à lire ce billet.

PHILAMINTE

Quelque important que soit ce quon veut que je lise,

Apprenez, mon ami, que cest une sottise 1390

De se venir jeter au travers dun discours,

Et quaux gens dun logis il faut avoir recours,

Afin de sintroduire en valet qui sait vivre.

JULIEN

Je noterai cela, Madame, dans mon livre.

PHILAMINTE lit :

Trissotin sest vanté, Madame, quil épouserait votre fille.

Je vous donne avis que sa philosophie nen veut quà vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage, que vous nayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits quil a pillés.

PHILAMINTE poursuit.

Voilà sur cet hymen que je me suis promis 1395

Un mérite attaqué de beaucoup dennemis ;

Et ce déchaînement aujourdhui me convie,

À faire une action qui confonde lenvie ;

Qui lui fasse sentir que leffort quelle fait,

De ce quelle veut rompre, aura pressé leffet. 1400

Reportez tout cela sur lheure à votre maître ;

Et lui dites, quafin de lui faire connaître

Quel grand état je fais de ses nobles avis,

Et comme je les crois dignes dêtre suivis,

Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille ; 1405

Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille,

À signer leur contrat vous pourrez assister,

Et je vous y veux bien de ma part inviter.

Armande, prenez soin denvoyer au notaire,

Et d'aller avertir votre sœur de l'affaire. 1410

ARMANDE

Pour avertir ma sœur, il nen est pas besoin,

Et Monsieur que voilà, saura prendre le soin

De courir lui porter bientôt cette nouvelle,

Et disposer son cœur à vous être rebelle.

PHILAMINTE

Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir, 1415

Et si je la saurai réduire à son devoir.

Elle sen va.

ARMANDE

Jai grand regret, Monsieur, de voir quà vos visées,

Les choses ne soient pas tout à fait disposées.

CLITANDRE

Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur,

À ne vous point laisser ce grand regret au cœur. 1420

ARMANDE

J'ai peur que votre effort nait pas trop bonne issue.

CLITANDRE

Peut-être verrez-vous votre crainte déçue.

ARMANDE

Je le souhaite ainsi.

CLITANDRE

Jen suis persuadé,

Et que de votre appui je serai secondé.

ARMANDE

Oui, je vais vous servir de toute ma puissance. 1425

CLITANDRE

Et ce service est sûr de ma reconnaissance.

SCÈNE V

CHRYSALE, ARISTE, HENRIETTE, CLITANDRE.

CLITANDRE

Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux.

Madame votre femme a rejeté mes vœux,

Et son cœur prévenu, veut Trissotin pour gendre.

CHRYSALE

Mais quelle fantaisie a-t-elle donc pu prendre ? 1430

Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ?

ARISTE

Cest par lhonneur quil a de rimer à latin,

Quil a sur son rival emporté lavantage.

CLITANDRE

Elle veut dès ce soir faire ce mariage.

CHRYSALE

Dès ce soir ?

CLITANDRE

Dès ce soir.

CHRYSALE

Et dès ce soir je veux, 1435

Pour la contrecarrer, vous marier vous deux.

CLITANDRE

Pour dresser le contrat, elle envoie au notaire.

CHRYSALE

Et je vais le quérir pour celui quil doit faire.

CLITANDRE

Et Madame doit être instruite par sa sœur,

De lhymen où lon veut quelle apprête son cœur. 1440

CHRYSALE

Et moi, je lui commande avec pleine puissance,

De préparer sa main à cette autre alliance.

Ah je leur ferai voir, si pour donner la loi,

Il est dans ma maison dautre maître que moi.

Nous allons revenir, songez à nous attendre ; 1445

Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous mon gendre.

HENRIETTE

Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours.

ARISTE

J'emploierai toute chose à servir vos amours.

CLITANDRE

Quelque secours puissant quon promette à ma flamme,

Mon plus solide espoir, cest votre cœur, Madame. 1450

HENRIETTE

Pour mon cœur vous pouvez vous assurer de lui.

CLITANDRE

Je ne puis quêtre heureux, quand jaurai son appui.

HENRIETTE

Vous voyez à quels nœuds on prétend le contraindre.

CLITANDRE

Tant quil sera pour moi, je ne vois rien à craindre.

HENRIETTE

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux ; 1455

Et si tous mes efforts ne me donnent à vous,

Il est une retraite où notre âme se donne[85],

Qui mempêchera dêtre à toute autre personne.

CLITANDRE

Veuille le juste Ciel me garder en ce jour,

De recevoir de vous cette preuve damour. 1460

ACTE V,

SCÈNE PREMIÈRE

HENRIETTE, TRISSOTIN.

HENRIETTE

Cest sur le mariage où ma mère sapprête,

Que jai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ;

Et jai cru dans le trouble où je vois la maison,

Que je pourrais vous faire écouter la raison.

Je sais quavec mes vœux vous me jugez capable 1465

De vous porter en dot un bien considérable :

Mais largent dont on voit tant de gens faire cas,

Pour un vrai philosophe a dindignes appas ;

Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles,

Ne doit point éclater dans vos seules paroles. 1470

TRISSOTIN

Aussi nest-ce point-là ce qui me charme en vous ;

Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,

Votre grâce et votre air sont les biens, les richesses,

Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses ;

Cest de ces seuls trésors que je suis amoureux. 1475

HENRIETTE

Je suis fort redevable à vos feux généreux ;

Cet obligeant amour a de quoi me confondre,

Et jai regret, Monsieur, de ny pouvoir répondre.

Je vous estime autant quon saurait estimer,

Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer. 1480

Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être,

Et je sens que du mien Clitandre sest fait maître.

Je sais quil a bien moins de mérite que vous,

Que jai de méchants yeux pour le choix dun époux,

Que par cent beaux talents vous devriez me plaire. 1485

Je vois bien que jai tort, mais je ny puis que faire ;

Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,

Cest de me vouloir mal dun tel aveuglement.

TRISSOTIN

Le don de votre main où lon me fait prétendre,

Me livrera ce cœur que possède Clitandre ; 1490

Et par mille doux soins, jai lieu de présumer,

Que je pourrai trouver lart de me faire aimer.

HENRIETTE

Non, à ses premiers vœux mon âme est attachée,

Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée.

Avec vous librement jose ici mexpliquer, 1495

Et mon aveu na rien qui vous doive choquer.

Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs sexcite,

Nest point, comme lon sait, un effet du mérite ;

Le caprice y prend part, et quand quelquun nous plaît,

Souvent nous avons peine à dire pourquoi cest. 1500

Si lon aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,

Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ;

Mais on voit que lamour se gouverne autrement.

Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement,

Et ne vous servez point de cette violence 1505

Que pour vous on veut faire à mon obéissance.

Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir

À ce que des parents ont sur nous de pouvoir.

On répugne à se faire immoler ce quon aime,

Et lon veut nobtenir un cœur que de lui-même. 1510

Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix,

Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits.

Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre

Les hommages dun cœur aussi cher que le vôtre.

TRISSOTIN

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter ? 1515

Imposez-lui des lois quil puisse exécuter.

De ne vous point aimer peut-il être capable,

À moins que vous cessiez, Madame, dêtre aimable,

Et détaler aux yeux les célestes appas

HENRIETTE

Eh Monsieur, laissons là ce galimatias. 1520

Vous avez tant dIris, de Philis, d'Amarantes,

Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,

Et pour qui vous jurez tant damoureuse ardeur

TRISSOTIN

Cest mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon cœur.

Delles on ne me voit amoureux quen poète ; 1525

Mais jaime tout de bon ladorable Henriette.

HENRIETTE

Eh de grâce, Monsieur

TRISSOTIN

Si cest vous offenser,

Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser.

Cette ardeur jusquici de vos yeux ignorée,

Vous consacre des vœux d'éternelle durée. 1530

Rien nen peut arrêter les aimables transports ;

Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,

Je ne puis refuser le secours dune mère

Qui prétend couronner une flamme si chère ;

Et pourvu que jobtienne un bonheur si charmant, 1535

Pourvu que je vous aie, il nimporte comment.

HENRIETTE

Mais savez-vous quon risque un peu plus quon ne pense,

À vouloir sur un cœur user de violence[86] ?

Quil ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,

Dépouser une fille en dépit quelle en ait ; 1540

Et quelle peut aller en se voyant contraindre,

À des ressentiments que le mari doit craindre[87] ?

TRISSOTIN

Un tel discours na rien dont je sois altéré.

À tous événements le sage est préparé.

Guéri par la raison des faiblesses vulgaires, 1545

Il se met au-dessus de ces sortes daffaires,

Et na garde de prendre aucune ombre dennui[88],

De tout ce qui nest pas pour dépendre de lui.

HENRIETTE

En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ;

Et je ne pensais pas que la philosophie 1550

Fût si belle quelle est, dinstruire ainsi les gens

À porter constamment de pareils accidents.

Cette fermeté dâme à vous si singulière,

Mérite quon lui donne une illustre matière ;

Est digne de trouver qui prenne avec amour, 1555

Les soins continuels de la mettre en son jour ;

Et comme à dire vrai, je noserais me croire

Bien propre à lui donner tout léclat de sa gloire,

Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous,

Que je renonce au bien de vous voir mon époux. 1560

TRISSOTIN

Nous allons voir bientôt comment ira l4affaire ;

Et lon a là-dedans fait venir le notaire.

SCÈNE II

CHRYSALE, CLITANDRE, MARTINE, HENRIETTE.

CHRYSALE

Ah, ma fille, je suis bien aise de vous voir.

Allons, venez-vous-en faire votre devoir,

Et soumettre vos vœux aux volontés dun père. 1565

Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère ;

Et pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,

Martine que jamène, et rétablis céans.

HENRIETTE

Vos résolutions sont dignes de louange.

Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change. 1570

Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez,

Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.

Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte

D'empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte.

CHRYSALE

Comment ? Me prenez-vous ici pour un benêt ? 1575

HENRIETTE

Men préserve le Ciel.

CHRYSALE

Suis-je un fat[89], s'il vous plaît ?

HENRIETTE

Je ne dis pas cela.

CHRYSALE

Me croit-on incapable

Des fermes sentiments dun homme raisonnable ?

HENRIETTE

Non, mon père.

CHRYSALE

Est-ce donc quà lâge où je me voi,

Je naurais pas lesprit dêtre maître chez moi ? 1580

HENRIETTE

Si fait.

CHRYSALE

Et que jaurais cette faiblesse dâme,

De me laisser mener par le nez à ma femme ?

HENRIETTE

Eh non, mon père.

CHRYSALE

Ouais. Quest-ce donc que ceci ?

Je vous trouve plaisante à me parler ainsi.

HENRIETTE

Si je vous ai choqué, ce nest pas mon envie. 1585

CHRYSALE

Ma volonté céans doit être en tout suivie.

HENRIETTE

Fort bien, mon père.

CHRYSALE

Aucun, hors moi, dans la maison,

Na droit de commander.

HENRIETTE

Oui, vous avez raison.

CHRYSALE

Cest moi qui tiens le rang de chef de la famille.

HENRIETTE

Daccord.

CHRYSALE

Cest moi qui dois disposer de ma fille. 1590

HENRIETTE

Eh oui.

CHRYSALE

Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous.

HENRIETTE

Qui vous dit le contraire ?

CHRYSALE

Et pour prendre un époux,

Je vous ferai bien voir que cest à votre père

Quil vous faut obéir, non pas à votre mère.

HENRIETTE

Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes vœux ; 1595

Veuillez être obéi, cest tout ce que je veux.

CHRYSALE

Nous verrons si ma femme à mes désirs rebelle

CLITANDRE

La voici qui conduit le notaire avec elle.

CHRYSALE

Secondez-moi bien tous.

MARTINE

Laissez-moi, jaurai soin

De vous encourager, sil en est de besoin. 1600

SCÈNE III

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE.

PHILAMINTE

Vous ne sauriez changer votre style sauvage,

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ?

LE NOTAIRE

Notre style est très bon, et je serais un sot,

Madame, de vouloir y changer un seul mot.

BÉLISE

Ah ! quelle barbarie au milieu de la France ! 1605

Mais au moins en faveur, Monsieur, de la science,

Veuillez au lieu d4écus, de livres et de francs,

Nous exprimer la dot en mines et talents,

Et dater par les mots dides et de calendes.

LE NOTAIRE

Moi ? Si j'allais, Madame, accorder vos demandes, 1610

Je me ferais siffler de tous mes compagnons.

PHILAMINTE

De cette barbarie en vain nous nous plaignons.

Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire.

Ah, ah ! cette impudente ose encor se produire ?

Pourquoi donc, sil vous plaît, la ramener chez moi ? 1615

CHRYSALE

Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.

Nous avons maintenant autre chose à conclure.

LE NOTAIRE

Procédons au contrat. Où donc est la future ?

PHILAMINTE

Celle que je marie est la cadette.

LE NOTAIRE

Bon.

CHRYSALE

Oui. La voilà, Monsieur, Henriette est son nom. 1620

LE NOTAIRE

Fort bien. Et le futur ?

PHILAMINTE[90]

Lépoux que je lui donne

Est Monsieur.

CHRYSALE, montrant Clitandre.

Et celui, moi, quen propre personne,

Je prétends quelle épouse, est Monsieur.

LE NOTAIRE

Deux époux !

Cest trop pour la coutume.

PHILAMINTE

Où vous arrêtez-vous ?

Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre. 1625

CHRYSALE

Pour mon gendre mettez, mettez, Monsieur, Clitandre.

LE NOTAIRE

Mettez-vous donc daccord et dun jugement mûr

Voyez à convenir entre vous du futur[91].

PHILAMINTE

Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je marrête.

CHRYSALE

Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête. 1630

LE NOTAIRE

Dites-moi donc à qui jobéirai des deux ?

PHILAMINTE

Quoi donc, vous combattez les choses que je veux ?

CHRYSALE

Je ne saurais souffrir quon ne cherche ma fille,

Que pour lamour du bien quon voit dans ma famille.

PHILAMINTE

Vraiment à votre bien on songe bien ici,

Et cest là pour un sage, un fort digne souci ! 1635

CHRYSALE

Enfin pour son époux, jai fait choix de Clitandre.

PHILAMINTE

Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre :

Mon choix sera suivi, cest un point résolu.

CHRYSALE

Ouais. Vous le prenez là dun ton bien absolu ? 1640

MARTINE

Ce nest point à la femme à prescrire, et je sommes

Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

CHRYSALE

Cest bien dit.

MARTINE

Mon congé cent fois me fût-il hoc[92],

La poule ne doit point chanter devant le coq.

CHRYSALE

Sans doute.

MARTINE

Et nous voyons que dun homme on se gausse, 1645

Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse.

CHRYSALE

Il est vrai.

MARTINE

Si javais un mari, je le dis,

Je voudrais quil se fît le maître du logis.

Je ne laimerais point, sil faisait le jocrisse[93].

Et si je contestais contre lui par caprice ; 1650

Si je parlais trop haut, je trouverais fort bon,

Quavec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

CHRYSALE

Cest parler comme il faut.

MARTINE

Monsieur est raisonnable,

De vouloir pour sa fille un mari convenable.

CHRYSALE

Oui.

MARTINE

Par quelle raison, jeune, et bien fait quil est, 1655

Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, sil vous plaît,

Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue[94] ?

Il lui faut un mari, non pas un pédagogue :

Et ne voulant savoir le grais[95], ni le latin,

Elle na pas besoin de Monsieur Trissotin. 1660

CHRYSALE

Fort bien.

PHILAMINTE

Il faut souffrir quelle jase à son aise.

MARTINE

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise[96] ;

Et pour mon mari, moi, mille fois je lai dit,

Je ne voudrais jamais prendre un homme desprit.

Lesprit nest point du tout ce quil faut en ménage ; 1665

Les livres cadrent mal avec le mariage ;

Et je veux, si jamais on engage ma foi,

Un mari qui nait point dautre livre que moi ;

Qui ne sache A, ne B, nen déplaise à Madame,

Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme. 1670

PHILAMINTE

Est-ce fait ? et sans trouble ai-je assez écouté

Votre digne interprète ?

CHRYSALE

Elle a dit vérité.

PHILAMINTE

Et moi, pour trancher court toute cette dispute,

Il faut quabsolument mon désir sexécute.

Henriette, et Monsieur seront joints de ce pas ; 1675

Je lai dit, je le veux, ne me répliquez pas :

Et si votre parole à Clitandre est donnée,

Offrez-lui le parti dépouser son aînée.

CHRYSALE

Voilà dans cette affaire un accommodement.

Voyez ? y donnez-vous votre consentement ? 1680

HENRIETTE

Eh mon père !

CLITANDRE

Eh Monsieur !

BÉLISE

On pourrait bien lui faire

Des propositions qui pourraient mieux lui plaire :

Mais nous établissons une espèce damour

Qui doit être épuré comme lastre du jour ;

La substance qui pense, y peut être reçue, 1685

Mais nous en bannissons la substance étendue[97].

SCÈNE DERNIÈRE

ARISTE, CHRYSALE, PHILAMINTE, BÉLISE, HENRIETTE, ARMANDE, TRISSOTIN, LE NOTAIRE, CLITANDRE, MARTINE.

ARISTE

Jai regret de troubler un mystère joyeux[98],

Par le chagrin quil faut que japporte en ces lieux.

Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles,

Dont jai senti pour vous les atteintes cruelles : 1690

Lune pour vous, me vient de votre procureur ;

Lautre pour vous, me vient de Lyon.

PHILAMINTE

Quel malheur,

Digne de nous troubler, pourrait-on nous écrire ?

ARISTE

Cette lettre en contient un que vous pouvez lire.

PHILAMINTE

Madame, jai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires, a été cause que le clerc de votre rapporteur ne ma point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner.

CHRYSALE

Votre procès perdu !

PHILAMINTE

Vous vous troublez beaucoup ! 1695

Mon cœur nest point du tout ébranlé de ce coup.

Faites, faites paraître une âme moins commune

À braver comme moi les traits de la fortune.

Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et cest à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la cour.

Condamnée ! Ah ce mot est choquant, et nest fait

Que pour les criminels.

ARISTE

Il a tort en effet, 1700

Et vous vous êtes là justement récriée.

Il devait avoir mis que vous êtes priée,

Par arrêt de la cour, de payer au plus tôt

Quarante mille écus, et les dépens quil faut.

PHILAMINTE

Voyons lautre.

CHRYSALE lit.

Monsieur, lamitié qui me lie à Monsieur votre frère, me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains dArgante et de Damon, et je vous donne avis quen même jour ils ont fait tous deux banqueroute.

Ô Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien ! 1705

PHILAMINTE

Ah quel honteux transport ! Fi ! tout cela nest rien.

Il nest pour le vrai sage aucun revers funeste,

Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Achevons notre affaire, et quittez votre ennui ;

Son bien[99] nous peut suffire et pour nous, et pour lui. 1710

TRISSOTIN

Non, Madame, cessez de presser cette affaire.

Je vois quà cet hymen tout le monde est contraire,

Et mon dessein nest point de contraindre les gens.

PHILAMINTE

Cette réflexion vous vient en peu de temps !

Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce. 1715

TRISSOTIN

De tant de résistance à la fin je me lasse.

Jaime mieux renoncer à tout cet embarras,

Et ne veux point dun cœur qui ne se donne pas.

PHILAMINTE

Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire,

Ce que jusques ici jai refusé de croire. 1720

TRISSOTIN

Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez,

Et je regarde peu comment vous le prendrez :

Mais je ne suis point homme à souffrir linfamie

Des refus offensants quil faut quici jessuie ;

Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas, 1725

Et je baise les mains à qui ne me veut pas.

PHILAMINTE

Quil a bien découvert son âme mercenaire !

Et que peu philosophe est ce quil vient de faire !

CLITANDRE

Je ne me vante point de lêtre, mais enfin

Je mattache, Madame, à tout votre destin ; 1730

Et jose vous offrir, avec que ma personne,

Ce quon sait que de bien la fortune me donne.

PHILAMINTE

Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux,

Et je veux couronner vos désirs amoureux.

Oui, jaccorde Henriette à lardeur empressée 1735

HENRIETTE

Non, ma mère, je change à présent de pensée.

Souffrez que je résiste à votre volonté.

CLITANDRE

Quoi, vous vous opposez à ma félicité ?

Et lorsquà mon amour je vois chacun se rendre

HENRIETTE

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre, 1740

Et je vous ai toujours souhaité pour époux,

Lorsquen satisfaisant à mes vœux les plus doux,

Jai vu que mon hymen ajustait vos affaires :

Mais lorsque nous avons les destins si contraires,

Je vous chéris assez dans cette extrémité, 1745

Pour ne vous charger point de notre adversité.

CLITANDRE

Tout destin avec vous me peut être agréable ;

Tout destin me serait sans vous insupportable.

HENRIETTE

Lamour dans son transport parle toujours ainsi.

Des retours[100] importuns évitons le souci, 1750

Rien nuse tant lardeur de ce nœud qui nous lie,

Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;

Et lon en vient souvent à saccuser tous deux,

De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.

ARISTE

Nest-ce que le motif que nous venons dentendre, 1755

Qui vous fait résister à lhymen de Clitandre ?

HENRIETTE

Sans cela, vous verriez tout mon cœur y courir ;

Et je ne fuis sa main, que pour le trop chérir.

ARISTE

Laissez-vous donc lier par des chaînes si belles.

Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ; 1760

Et cest un stratagème, un surprenant secours,

Que jai voulu tenter pour servir vos amours ;

Pour détromper ma sœur, et lui faire connaître

Ce que son philosophe à lessai[101] pouvait être.

CHRYSALE

Le Ciel en soit loué.

PHILAMINTE

Jen ai la joie au cœur, 1765

Par le chagrin quaura ce lâche déserteur.

Voilà le châtiment de sa basse avarice,

De voir quavec éclat cet hymen saccomplisse.

CHRYSALE[102]

Je le savais bien, moi, que vous lépouseriez.

ARMANDE

Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez ? 1770

PHILAMINTE

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie,

Et vous avez lappui de la philosophie,

Pour voir dun œil content couronner leur ardeur.

BÉLISE

Quil prenne garde au moins que je suis dans son cœur[103].

Par un prompt désespoir souvent on se marie, 1775

Quon sen repent après tout le temps de sa vie.

CHRYSALE

Allons, Monsieur, suivez lordre que jai prescrit,

Et faites le contrat ainsi que je lai dit.



[1] Claquemurer : enfermer dans une prison étroite, enfermer dans un cloître (Dictionnaire de Furetière, 1690). Cest un mot populaire.

[2] Une idole dépoux : idole est souvent masculin au XVIIe siècle.

[3] Clartés : sciences, lumières.

[4] La partie animale : En morale, on oppose la partie animale, qui est la partie sensuelle et charnelle, à la partie raisonnable, qui est lintelligence (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[5] Seconder : servir de second.

[6] Votre visée au moins : vos vues au moins ne se portent pas sur Clitandre ?

[7] Un autre est employé fréquemment au XVIIe siècle dans un sens très général, là où nous dirions une autre.

[8] Un mérite : un homme de mérite.

[9] Tout, adverbe, au sens de tout à fait, est invariable.

[10] Sans le congé : sans la permission.

[11] Mais il met peu de poids : mais il a peu d'autorité pour faire exécuter les décisions quil prend.

[12] Aux encens qu'elle donne : quand elle donne des louanges

[13] Trissotin ne cesse de faire imprimer des ouvrages qui ne se vendent pas, et dont les feuilles servent à emballer les victuailles et les produits d'épicerie.

[14] Où s'attache son cœur : dans la famille de sa bien-aimée.

[15] Indolent est ici synonyme dinsensible ; Trissotin ne sent pas les critiques quon formule contre lui.

[16] Jusques à sa figure encor la chose alla : la chose (cette connaissance que j'avais acquise de lui par ses ouvrages) alla jusquà me faire connaître son visage.

[17] Les muets interprètes sont les yeux, comme Bélise vient de lexpliquer aux vers 278280.

[18] La figure : le déguisement, le voile sous lequel se dissimule, selon Bélise, lamour que Clitandre lui porte.

[19] Et pour n'en point sortir : et, pour rester dans ce déguisement, parmi les choses que mon cœur vous propose pour vous répondre

[20] Allons commettre un autre soin : allons charger un autre de la mission quHenriette ma confiée.

[21] VAR. ARISTE, à Clitandre. (1682).

[22] Nous donnions : nous partions à la conquête.

[23] Un amusement : une feinte, une diversion.

[24] Qu'on n'a pas pour un cœur : quon na pas seulement un cœur

[25] VAR. L'on dit bien vrai. (1682).

[26] Un héritage : un bien immobilier.

[27] VAR. Jai que l'on me donne. (1682).

[28] Prendre mon courroux : partager ma colère.

[29] Nêtre pas fidèle : n'être pas de confiance, comme on dit encore aujourdhui, c'est-à-dire être une voleuse.

[30] Claude Favre de Vaugelas (1585-1650), lauteur des Remarques sur la langue française (1647), qui firent autorité durant toute la seconde moitié du XVIIe siècle.

[31] La main haute : tenir la main haute à quelquun, cest le tenir de court, lui laisser peu de liberté (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[32] VAR. Et tous vos beaux dictons. (1682).

[33] De pas mis avec rien tu fais la récidive : tu fais de nouveau la faute qui consiste à mettre pas avec rien.

[34] Grammaire se prononçait comme grand-mère au XVIIe siècle.

[35] Du verbe et du nominatif : du verbe et du sujet.

[36] Se gourment : se battent à coup de poing.

[37] VAR. Bas (1682).

[38] Vices doraison : fautes de langue), proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles : mots populaires.

[39] Fait figure : a son importance.

[40] Il put : 3e personne du sing. du présent de lindicatif du verbe puir, doublet de puer.

[41] Collet monté : un collet monté était soutenu par du carton et du fil de fer. De là, au figuré, le mot est une locution à valeur adjective qui possède deux sens distincts : dune part, guindé, dautre part, suranné.

[42] VAR. CHRYSALE, à Bélise. (1682).

[43] VAR. (À Philaminte.) (1682).

[44] Tout ce meuble : ce singulier à valeur collective désigne non seulement les livres, mais tout le matériel scientifique dont Philaminte encombre la maison (les cent brimborions du vers 567).

[45] Tympaniser quelqu'un, cest blâmer quelquun publiquement et comme au son du tambour. Trissotin na pas décrié les femmes savantes, mais il les a rendues ridicules par les éloges compromettants quil a fait delles.

[46] Les petits corps : les atomes dÉpicure.

[47] Le succès : le résultat, bon ou mauvais, de cette conversation.

[48] Elle fait grand mystère : elle fait étalage, elle fait grand cas.

[49] Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur laigreur de sa bile opère comme rien : et sa morale qui lui enseigne à mépriser les biens de fortune, nagit en rien sur laigreur de sa bile.

[50] Avec entêtement : avec passion.

[51] VAR. BÉLISE, à Henriette. (1682).

[52] Quoi quon die : le subjonctif archaïque die pour dise était encore très souvent employé à lépoque.

[53] Sans le marchander davantage : sans l'épargner davantage.

[54] En bosse : en relief.

[55] Laïs : courtisane grecque du Ve siècle avant notre ère, célèbre pour sa beauté et son esprit.

[56] Lenveloppe : au figuré, les termes que lon emploie adroitement pour dire ce quon nose pas ou ce quon ne veut pas dire en termes propres et grossiers (Dictionnaire de Richelet). Le mot concerne toujours Ma Laïs, expression qui désigne une femme de petite vertu.

[57] VAR.  : Ne dis plus quil est d'amarante (1682).

[58] Celui-là : ce dernier trait.

[59] VAR. Si sur votre sujet jeus lesprit prévenu. (1682).

[60] Hors de page : hors de toute tutelle. les enfants nobles étaient pages du roi ou de quelque grand seigneur de sept à quatorze ans. Après quoi, ils devenaient écuyers et étaient hors de page.

[61] Le péripatétisme : la philosophie dAristote.

[62] Les petits corps ou atomes tombant dans le vide illimité, cest limage fondamentale de lÉpicurisme. Mais, si elle accepte les atomes, Bélise, en bonne aristotélicienne, pense que la nature a horreur du vide, et elle leur préfère la matière subtile ou la poussière dont parle Descartes (Principes de la Philosophie, 48-51).

[63] Dans les Principes de la Philosophie ( 145), Descartes écrit que toute la terre est un aimant.

[64] Pour la théorie des tourbillons, voir les mêmes Principes, 65 : Que les cieux sont divisés en plusieurs tourbillons.

[65] Les mondes tombants sont les comètes, dont Descartes explique le mouvement de tourbillon en tourbillon. (Principes de la Philosophie, 126, 132).

[66] Par une antipathie ou juste, ou naturelle : par une antipathie justifiée par des raisons linguistiques ou par antipathie instinctive.

[67] Tenir son coin : terme de jeu de paume, bien tenir sa place au jeu, et au figuré, dans une conversation ou une discussion.

[68] Au Palais : à la Galerie du Palais (cf. v. 266) ; au Cours : au Cours La Reine 69 Va gueuser des encens : va mendier des louanges.

[69] Va gueuser des encens: va mendier des louanges.

[70] L'ithos : la peinture des mœurs ; le pathos : la peinture des passions.

[71] Grimaud : jeune homme qui ne sait pas grand-chose et qui est à peine initié dans les lettres (Dictionnaire de Richelet), ou pédant de collège.

[72] Rimeur de balle : rimeur au petit pied. On appelait marchandise de balle une marchandise de mauvaise qualité, qui se trouvait dans la balle des colporteurs.

[73] Au Palais : dans les boutiques de librairies de la Galerie du Palais.

[74] Célèbre libraire qui tenait boutique sur le second perron de la Sainte-Chapelle. Le défi burlesque évoque l'atmosphère du Lutrin.

[75] Déterminer quelquun à faire quelque chose, cest faire prendre à quelquun une détermination, un parti. Ici, le mot équivaut à inviter impérativement.

[76] Le texte porte ici un point dinterrogation que nous corrigeons.

[77] Rien na retenu son esprit en balance : rien na fait hésiter son esprit.

[78] Un compliment : une demande pour la forme.

[79] Pour avoir désiré : pour que j'aie pu désirer

[80] Ne me rangez pas : ne me réduisez pas.

[81] Un monde : une comète.

[82] Un fat : un sot, le savoir chez un sot devient impertinent, cest-à-dire déplacé et absurde.

[83] Il est fort enfoncé : il est tout à fait comme à la Cour, c'est tout dire.

[84] VAR. Et de qui jai lhonneur dêtre lhumble valet (1682).

[85] Une retraite où notre âme se donne : un couvent.

[86] Le texte porte ici un point à la place dun point dinterrogation ; nous corrigeons.

[87] Le texte porte ici un point à la place dun point dinterrogation ; nous corrigeons.

[88] Ennui : affliction, tourment (sens beaucoup plus fort quaujourdhui).

[89] Un fat : un sot.

[90] VAR. PHILAMINTE, montrant Trissotin. (1682).

[91] Le texte porte ici un point dinterrogation ; nous corrigeons.

[92] Me fût-il hoc : me fût-il assuré (expression proverbiale).

[93] Jocrisse : homme qui samuse aux menus soins du ménage : qui est faible et avare (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[94] Épiloguer : censurer : rechercher curieusement ce qu'il y a de mal dans les actions dautrui (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[95] Grais  : prononciation populaire de grec.

[96] En chaise : en chaire. La distinction entre chaise et chaire n'est pas définitivement faite au XVIIe siècle.

[97] ces deux périphrases désignant l'âme et le corps ont une couleur cartésienne.

[98] Un mystère joyeux : une cérémonie joyeuse.

[99] Philaminte parle ici du bien de Trissotin, comme l'indique le contexte.

[100]Des retours : des regrets, des repentirs.

[101]À l'essai : à lépreuve.

[102]VAR. CHRYSALE, à Clitandre. (1682).

[103]Le texte ne porte pas de ponctuation ; nous ajoutons un point.